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Le Forum économique mondial avait été conçu comme un espace de dialogue. Il devient une scène. Et cette scène, en 2026, c’est Donald Trump qui s’en est emparé. À Davos, le décor est alpin, mais le scénario ressemble de plus en plus à une pièce de théâtre géopolitique où les rôles sont distribués d’avance. On vient pour se montrer, se jauger, s’intimider. Moins pour construire. À quoi sert alors ce grand rendez-vous des élites, si ce n’est à exposer en pleine lumière l’impuissance organisée du système international ?
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Le Forum s’ouvre cette année dans un climat délétère : enlèvement de Nicolás Maduro, menaces sur le Groenland, soupçons d’ingérence à Panama. L’Amérique de Trump n’est plus simplement présente, elle s’impose. Avec deux heures de retard, un ton martial et une série de menaces tarifaires, le président américain transforme un événement censé promouvoir l’intelligence artificielle et la croissance verte en arène de confrontation brutale. « Vous allez voir jusqu’où je peux aller », lâche-t-il, comme s’il testait en direct les limites de la diplomatie par la sidération.
Le slogan officiel — « Un esprit de dialogue » — sonne creux face à la brutalité des échanges. L’Union européenne tente de maintenir une position de fermeté, mais elle avance en ordre dispersé. Entre un Emmanuel Macron qui parle d’autocratie, une Ursula von der Leyen qui évoque le Groenland comme un écho à l’Ukraine, et un chancelier allemand ouvert à la discussion bilatérale, le bloc affiche surtout ses lignes de fracture internes. La menace d’un plan de rétorsion de 93 milliards d’euros reste suspendue, en attente de gestes plus explicites de Washington.
Davos, devenu théâtre du rapport de force mondial
Dans ce climat, Davos change de nature. Ce n’est plus seulement un forum économique, c’est un carrefour géopolitique. La présence massive des dirigeants du G7 et de figures clés de l’administration Trump donne le ton. Ce qui s’échange à Davos ne relève plus de l’économie mondiale, mais du rapport de force mondial. La transition énergétique, les inégalités, même le climat : tout cela passe à l’arrière-plan. Les priorités sont redessinées — crypto, IA, sécurité énergétique — à l’image des préoccupations des puissants présents.
Le Board of Peace imaginé par Trump, avec droit de veto présidentiel et sièges achetables à un milliard de dollars, illustre jusqu’à la caricature cette dérive. Davos, dans cette configuration, devient le laboratoire d’une gouvernance parallèle, financée par les fortunes privées, structurée hors des institutions classiques. La France refuse d’y participer, se voit menacée en retour. La logique du deal remplace celle du droit.
Un club fermé qui ne produit que rarement du concret
Ce glissement n’est pas nouveau. Depuis ses débuts, le Forum s’est construit comme un lieu de rencontres, non de décisions. GAVI, l’Alliance vaccinale, reste l’une des rares réussites tangibles issues de Davos. Mais pour l’essentiel, l’événement tient plus du club de discussion que de la fabrique de solutions. Le ticket d’entrée, à plus de 130 000 dollars, n’ouvre pas sur le changement du monde, mais sur un salon du pouvoir.
Le paradoxe est là : Davos attire toujours plus, précisément parce qu’il ne contraint rien. C’est sa faiblesse, mais c’est aussi ce qui en fait un espace utile — pour ceux qui ont les moyens d’y accéder. L’empreinte carbone explose, les critiques aussi. Le Forum reste financé par les plus grandes entreprises mondiales, dépendant donc des intérêts qu’il est censé questionner. L’écart entre le discours et la réalité devient trop visible pour être ignoré. L’enquête sur sa gouvernance interne, les pratiques managériales contestées, l’opacité persistante : tout cela finit par miner la légitimité du projet.
Un baromètre d’influence sans véritable levier d’action
Pour autant, Davos conserve un rôle. Celui d’un baromètre. Il capte les grandes tensions du moment, il reflète les basculements. Le Global Risks Report 2026 du WEF place la confrontation géoéconomique en tête. C’est une lucidité. Mais une lucidité sans prise. Quand Trump impose son agenda, quand le climat disparaît du débat, quand un projet parallèle à l’ONU se lance sans mandat, Davos constate. Il ne résiste pas. Il enregistre.
Et pourtant, dans un monde fragmenté, cet espace de cohabitation temporaire a encore une utilité. On y vient pour peser, pour s’observer, parfois pour nouer un dialogue qui ne pourrait avoir lieu ailleurs. Les grands projets — comme celui de la reconstruction de l’Ukraine — y trouvent un terrain de visibilité. Mais l’architecture générale du Forum, fondée sur l’accès réservé et le réseautage élitiste, limite d’emblée sa portée.
En 2026, Davos reste central. Mais cette centralité s’achète. Et elle s’exerce sans contrepoids. Un Forum sans mandat, sans pouvoir réel, mais avec des conséquences bien concrètes : c’est là toute l’ambiguïté d’un événement qui, année après année, dit moins ce que le monde pourrait devenir que ce qu’il accepte de tolérer.


