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Depuis le 15 janvier, Emmanuel Macron n’apparaît plus sans ses lunettes de soleil aviateur, y compris en intérieur. Une image rare pour un président sous la Ve République. L’œil droit rouge et légèrement fermé, consécutif à une hémorragie sous-conjonctivale bénigne, aurait pu passer inaperçu. Il est devenu l’élément visuel le plus commenté du début d’année, propulsant un banal incident ophtalmologique au rang de phénomène médiatico-politique. Un détail de santé qui prend, par glissement, la forme d’un marqueur symbolique dans un moment politiquement incertain.
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À Istres, devant les Armées, l’apparition du chef de l’État casqué de verres bleus miroitants interroge d’abord sur sa santé, avant de devenir sujet d’analyse. L’autodérision fonctionne comme parade : « l’œil du tigre », glisse-t-il, référence à Rocky ou à Clemenceau, selon les préférences culturelles. Le discours bascule aussitôt de la conjonctive à la détermination, sur fond de protocole militaire. Le geste est maîtrisé. Le message : intact malgré l’apparence.
Un œil rouge et un choix d’accessoire sous les projecteurs
La pathologie en question ne présente aucun danger, ni douleur, ni altération de la vision. Pas de traitement, pas d’inquiétude. L’œil se résorbera seul. Pourquoi alors couvrir le regard ? Jimmy Mohamed, médecin chroniqueur sur RTL, évoque une pure décision d’image. Montrer un œil rouge aurait déplacé l’attention. Cacher le symptôme pour protéger la fonction. La santé ne pose pas de problème, la perception si.
Car les lunettes ne disent pas seulement qu’il y a un problème d’œil. Elles disent aussi quelque chose d’autre, que l’on regarde malgré soi : le style, la distance, le contrôle. Le modèle est identifiable : Ray-Ban Aviator RB3025, verres polarisés bleus, monture mate argent, 233 euros pièce. Aucun logo visible. L’accessoire est classique, connu, codé. Associé depuis des décennies à l’aviation militaire, à l’autorité virile, au cinéma d’action. Tom Cruise dans Top Gun, Stallone dans Rocky, mais aussi Eisenhower ou JFK. L’archétype du chef, version américaine.
L’ancrage culturel est là. Et il entre en collision avec l’esthétique républicaine française, faite de sobriété, de mesure, de distance maîtrisée. Ce que certains perçoivent comme une coquetterie devient vite un irritant politique. Surtout dans une séquence où l’impopularité atteint des sommets. En janvier 2026, le président subit les retours d’une dissolution avortée, les effets d’une majorité introuvable, les tensions avec Washington. À Davos, face aux menaces douanières de Donald Trump, Emmanuel Macron porte encore ses lunettes. Même en intérieur.
Le regard masqué
La presse étrangère s’en amuse, s’en étonne. En France, les commentaires se tendent. Le chroniqueur Marc Beaugé évoque des « lunettes de connard », visant l’objet plus que le porteur. Le magazine Konbini propose des alternatives plus élégantes. Les réseaux sociaux s’emballent. Top Gun, encore, toujours. Mais cette saturation visuelle finit par produire un effet inverse. Là où l’accessoire devait détourner l’attention de l’œil, il l’attire. Là où il devait protéger l’image, il en devient le point focal.
Plusieurs analystes y voient une tension entre stratégie et réception. Masquer le regard, c’est aussi court-circuiter un des canaux les plus directs de communication émotionnelle. Le regard inspire confiance, chaleur, proximité. Son absence active au contraire des perceptions de froideur, de supériorité. Un terrain glissant pour un président souvent perçu comme distant. Le « biais de confirmation » fait le reste : ce que l’on croyait déjà, les lunettes le confirment.
Maîtrise de l’image présidentielle, mais à quel prix ?
Cette affaire minuscule au départ — un vaisseau éclaté dans l’œil — traverse pourtant tout l’édifice communicationnel d’Emmanuel Macron. On y retrouve les constantes : une attention méticuleuse à l’image, une volonté de maîtriser chaque détail, une posture de modernité assumée. Depuis 2017, tout est mis en scène : photo officielle, mobilier rénové, costumes choisis. Y compris les lunettes, même si le contexte les a imposées.
L’effet est cependant ambigu. Le contrôle affirmé se heurte à l’interprétation incontrôlable. Une stratégie de discrétion devient une exposition forcée. Le calcul — esthétique, politique, industriel (Ray-Ban appartient au groupe franco-italien EssilorLuxottica) — produit un résultat qui échappe. Une mécanique classique en communication politique : ce que l’on pense effacer revient par d’autres chemins. Le signal faible devient sujet dominant.
Les lunettes d’Emmanuel Macron, portées successivement à Istres, à l’Élysée, à Davos, s’inscrivent dès lors dans une grammaire plus vaste, celle des signes politiques involontaires. Un outil médical ponctuel devient un révélateur : d’un rapport au corps présidentiel, d’un imaginaire masculin, d’une économie de l’attention, d’un climat politique sous tension. Rien n’est anodin, surtout pas ce qui prétend l’être.


