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Une information trop grosse pour être vraie. Et pourtant, elle circule, vite, fort, sur plusieurs plateformes. Le 18 janvier, une vidéo de deux minutes surgit en ligne, déclinée en français et en anglais, partagée presque simultanément par une série de comptes francophones. Le ton est grave, la musique dramatique, et le message, limpide : un détournement massif de fonds autour d’un contrat de 100 avions Rafale entre la France et l’Ukraine. Deux milliards d’euros partis dans les poches de hauts responsables ukrainiens et français, affirme une voix off, posée sur un montage d’images disparates. Le tout, soi-disant, révélé par le Bureau national anticorruption d’Ukraine (Nabu).
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Le procédé n’est pas nouveau, mais il gagne en efficacité. Un contenu prêt-à-l’emploi, visuellement rudimentaire mais calibré pour être viral, un message percutant, une source apparemment crédible. À l’appui du récit, un site présenté comme celui du Nabu. Sauf que l’adresse n’a rien d’officiel : “nabu-gov.com” au lieu de “nabu-gov.ua”. Un clone, contenant un seul article, et des liens renvoyant… vers le vrai site. Mais sur ce dernier, aucune trace d’une quelconque enquête. Contactés, les services du Nabu démentent formellement. L’histoire et le site sont des fabrications.
Une vente fictive pour rendre plausible le détournement
L’infox est bien ficelée. Elle s’appuie sur un élément authentique pour mieux embarquer le reste. En novembre 2025, la France et l’Ukraine ont bien signé une déclaration d’intention pour l’achat de Rafale. Une intention, pas une vente. Aucun contrat, aucun versement. Et certainement pas deux milliards envolés. Comme souvent dans ce genre de manœuvre, le mensonge s’appuie sur un socle de réalité pour mieux prendre racine. À l’arrivée, un scénario bancal : aucune date fixée, aucun appareil livré, donc aucun paiement. Impossible de détourner ce qui n’existe pas.
Mais la mécanique de diffusion fonctionne. Sur X, Telegram, Facebook, le contenu est repris, parfois copié-collé, souvent partagé par des comptes identifiés comme relais de la propagande prorusse. Certains sont bien connus des observateurs. D’autres moins. On y retrouve des figures actives depuis le début de la guerre, comme l’ex-militaire français Adrien Bocquet ou le YouTubeur Eric Archambault. L’un comme l’autre relayent régulièrement des récits hostiles à l’Ukraine, en mettant en scène des révélations supposées, avant que des médias relais ne reprennent l’information, dans un mouvement de “blanchiment” typique.
L’empreinte d’une opération d’influence russe connue
Cette campagne porte les marqueurs d’une opération identifiée sous le nom de Storm-1516, selon les services français. Une stratégie d’influence prorusse active depuis 2023, combinant faux contenus, relais numériques, sites miroirs et procédés automatisés. Dans le cas de la vidéo sur les Rafale, l’analyse audio, réalisée avec l’outil de détection Hiya.com intégré à InVID-WeVerify, conclut à une génération par intelligence artificielle de la voix off. L’ensemble du dispositif s’inscrit dans une logique industrielle : produire vite, diffuser largement, faire mouche.
Corruption réelle et récit fictif
Au cœur du récit, un levier classique : la corruption. Un thème familier dans les discours russes sur l’Ukraine, et d’autant plus efficace que le pays a récemment été secoué par plusieurs affaires réelles. En décembre 2025, un scandale dans le secteur énergétique a conduit au limogeage du chef de cabinet de la présidence, Andriy Yermak, accusé sans être inculpé. Un nom que l’on retrouve dans la vidéo, désigné comme l’un des bénéficiaires du supposé détournement sur les Rafale.
Les éléments s’enchaînent, les messages circulent, les chiffres s’imposent, même faux. L’objectif n’est pas de convaincre à tout prix, mais de semer le doute. De brouiller les repères, d’exploiter les fragilités, d’user la confiance.


