Poiscaille, une idée neuve pour consommer du poisson responsable

Poiscaille propose du poisson frais, traçable et durable, livré en circuit court. Une alternative éthique à la pêche industrielle.

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Le paradoxe irrigue silencieusement une part non négligeable de la pêche française. Pour stabiliser des revenus soumis aux aléas de la criée, nombre de marins-pêcheurs misent sur le volume. La logique est connue : plus de prises, pour compenser des prix trop volatils. Mais cette fuite en avant prolonge les sorties, pousse parfois à l’usage d’engins agressifs – chaluts de fond, dragues – et fragilise un peu plus la ressource halieutique. Le filet se resserre.

Car dans les ports, le prix du poisson peut varier du simple au double d’un jour à l’autre. Faute d’outils de régulation, le levier le plus immédiat reste l’augmentation des quantités. Or cette course au rendement, quand elle repose sur des techniques de pêche lourdes, tend à opposer viabilité économique et durabilité environnementale.

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Un marché instable, une ressource sous tension

La trajectoire des stocks, pourtant, invite à nuancer. Selon l’Ifremer, près de la moitié des poissons capturés dans les eaux françaises – 46 % – proviennent désormais de stocks en bon état. Le chiffre marque une nette progression sur dix ans. Mais le débat reste vif. La France importe environ 70 % du poisson qu’elle consomme, en large partie issu d’élevages intensifs, régulièrement dénoncés comme des « bombes écologiques » par des ONG comme Seastemik ou Data for Good. Sur les étals, l’acheteur peine à repérer un produit clairement labellisé « durable ». Contrairement à l’alimentation terrestre, où les promesses de production responsable ont fleuri, la mer reste une boîte noire.

Un abonnement inspiré des AMAP paysannes

C’est dans cet entre-deux, à la frontière des contraintes économiques et de l’exigence environnementale, que s’est développé Poiscaille. Fondée en 2015 par Charles Guirriec, ingénieur halieute de formation et pêcheur amateur depuis l’enfance, l’entreprise a vu le jour après un passage à Paris, au sein de l’administration. Il y découvre le fonctionnement des AMAP, ces circuits courts agricoles fondés sur l’abonnement. L’idée d’une transposition à la pêche prend forme. Au départ : une camionnette, des allers-retours de week-end vers les côtes, quelques casiers vendus à des proches. Le modèle s’industrialise progressivement.

Poiscaille revendique aujourd’hui une rupture nette avec les standards dominants. Pour intégrer la communauté de pêcheurs, les règles sont strictes : pêche à la journée, navires de moins de 12 mètres, interdiction formelle du chalut et de la drague. Les poissons doivent être 100 % sauvages, pêchés à la ligne, au casier ou au filet. L’entreprise affirme travailler avec 250 marins-pêcheurs, soit environ 5 % de la flotte française. En échange d’un débouché plus stable, elle dit garantir des prix fixes, et une rémunération supérieure de 15 % en moyenne à celle des circuits traditionnels, 20 % selon des estimations antérieures.

Le panier de la mer arrive en point relais

Côté consommateur, l’abonnement prend la forme d’un panier de la mer, livré chaque semaine ou tous les quinze jours. Le client compose un casier de 1 à 2 kg parmi 30 à 60 options disponibles. Le tout transite par un entrepôt en Essonne, avant d’être distribué dans un réseau national de points relais, estimé entre 1 800 et 1 850. L’engagement : ne pas dépasser 72 heures entre la pêche et la livraison. Là où la grande distribution met en moyenne une semaine à dix jours.

Sur le plan gustatif, Poiscaille s’écarte des standards. Pas de cabillaud, ni de saumon ou de thon tropical. Mais du chinchard, de la bonite ou du maigre, espèces souvent absentes des rayons car jugées plus fragiles ou peu valorisées. Une originalité qui a un prix. L’entreprise aligne ses tarifs sur ceux des poissonneries, soit environ 30 % de plus que le supermarché. Elle met en avant un arbitrage : payer davantage pour une fraîcheur et une traçabilité accrues, tout en soutenant un modèle censé éviter la spirale du volume.

Une croissance mesurée et sous contrainte

Après une période de tension liée à l’inflation, Poiscaille revendique une base d’abonnés de 28 500 clients – 27 000 selon des données antérieures. La société affirme viser la rentabilité et amorce une diversification. Une première gamme de poissons sous vide, destinée aux rayons des magasins, est en préparation. Le chiffre d’affaires, lui, oscille entre 13 et 17 millions d’euros selon les sources disponibles. En parallèle, Poiscaille renforce sa logistique et étoffe ses effectifs.

L’ambition affichée dépasse la seule croissance. Charles Guirriec parle de déplacer le centre de gravité de la filière : sortir d’un modèle industriel, ramener la pêche à une échelle humaine, réduire la volatilité, desserrer l’étau du rendement, et mieux préserver la ressource. Une tentative de rééquilibrage, à contre-courant du marché.



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