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L’Espagne a pris de vitesse ses partenaires européens. Tandis que Berlin peine à relancer la machine et que Paris compresse sa dépense publique, Madrid affiche une croissance insolente. Avec un PIB en hausse de 2,9 % en 2025, le double de la moyenne de la zone euro, le pays semble incarner une Europe qui gagne. Trois années de suite au-dessus des 2 %, c’est assez pour faire tourner les têtes à Bruxelles. Et pourtant, le malaise affleure.
Car cette vitalité macroéconomique laisse de côté une partie du pays. Le sentiment dominant chez beaucoup d’Espagnols n’est pas l’optimisme, mais la stagnation. Le revenu réel progresse peu, la productivité piétine et la frustration s’installe. Derrière les chiffres, c’est une économie en décalage avec les promesses de ses indicateurs.
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La démographie, moteur caché de la croissance
La dynamique espagnole s’appuie sur une croissance démographique qui tranche avec le déclin silencieux de nombreux voisins. En 2024, le pays a gagné près de 458.000 habitants, pour frôler les 50 millions — un sommet historique. Le marché de l’emploi suit : 22,39 millions de personnes actives, un record lui aussi. Le chômage recule, tombant à 10,45 % en 2025, et ce malgré une population active en forte hausse.
Mais cette croissance est avant tout extensive. Elle repose sur l’immigration. Entre janvier 2024 et mars 2025, 90 % des nouveaux emplois sont allés à des personnes nées à l’étranger. Un choc démographique massif, qui permet au PIB d’avancer, sans garantir un enrichissement collectif. Le revenu par habitant progresse mollement, et la productivité reste sous pression. Les femmes immigrées, en particulier, peinent à s’insérer pleinement sur le marché du travail, où leur taux de chômage dépasse celui des hommes natifs.
Un tourisme florissant, mais peu transformateur
Autre pilier de la croissance espagnole : le tourisme. 97 millions de visiteurs en 2025, 135 milliards d’euros de recettes, soit 12,6 % du PIB. Le secteur mobilise 3 millions de travailleurs — plus que dans l’industrie, réduite à 14,7 % du PIB. À première vue, l’Espagne capitalise mieux que quiconque sur son patrimoine, son climat et ses infrastructures.
Mais cette manne repose sur des bases fragiles. L’emploi touristique est souvent précaire, saisonnier, mal rémunéré. Le salaire minimum plafonne à 1.184 euros bruts mensuels. Surtout, l’essor du tourisme de masse crée des tensions sociales croissantes, des Baléares à Barcelone. Et dans le même temps, l’économie productive s’effrite. Loin de l’Allemagne et même de la moyenne européenne, l’industrie espagnole reste en retrait, faute d’investissements massifs.
Des freins internes qui grippent la machine
Le mal espagnol est plus profond. La productivité horaire demeure inférieure de 7 % à la moyenne de la zone euro. Non pas faute d’emplois, mais faute d’emplois à haute valeur ajoutée. La croissance s’alimente de services faiblement productifs. Et les gains sont minimes. Le paradoxe est cruel : plus de travail, mais pas forcément plus de richesse.
À cela s’ajoute un absentéisme endémique. Son coût se situe entre 32 et 82 milliards d’euros, soit jusqu’à 5,4 % du PIB. Le phénomène touche particulièrement les jeunes actifs, dans un environnement professionnel perçu comme peu motivant. L’essor de l’emploi s’accompagne d’une forme de désengagement silencieux, qui mine la performance globale.
Une puissance économique encore inachevée
Les prévisions restent positives pour 2026 : +2,0 % pour Bruxelles, +2,2 % pour la Banque d’Espagne. Mais le souffle pourrait s’essouffler. Les chocs extérieurs — géopolitiques, sanitaires, commerciaux — s’accumulent. La nouvelle salve tarifaire américaine sur les produits européens pourrait toucher indirectement l’Espagne via ses partenaires.
Surtout, l’effet propulseur des fonds NextGeneration EU va décroître. Leur pic d’impact est passé en 2025. Le moteur public relâche donc la pression. Et les gains attendus de la modernisation pourraient prendre du temps à se matérialiser.
Le fossé entre les agrégats et la perception sociale se creuse. La pression fiscale sur le travail est dénoncée : seuls 40 % du coût employeur finissent dans la poche du salarié. Et malgré des recettes fiscales en forte hausse — +200 milliards d’euros depuis 2020 — le déficit public reste proche de 2,5–2,8 %, avec une dette autour de 100 % du PIB. Les services publics, eux, n’offrent pas toujours un retour tangible.
En PPA, le PIB par habitant espagnol atteignait 41 634,25 euros en 2025. C’est encore 10 à 12 % en dessous de la France, 20 % en dessous de l’Allemagne. Et ce malgré un jalon symbolique : le dépassement du Japon en PIB nominal par habitant. Mais cette avancée masque des écarts structurels, notamment une spécialisation dans les services peu capitalistiques.
Trois leviers sont désormais sur la table : simplification administrative, réforme de la fiscalité du travail, et investissement dans la productivité via la formation et la réindustrialisation. Le plan « Fondo España Crece », lancé début 2026, mobilise 120 milliards d’euros pour accompagner cette transition. Mais l’efficacité de ces outils reste à observer. Et les attentes sociales, elles, s’impatientent.


