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L’écart se creuse. L’Europe martèle son ambition d’autonomie stratégique, mais continue de signer des chèques à Washington. Depuis 2020, les exportations d’armes américaines vers l’Europe ont bondi de +233 %, selon le SIPRI. Le Vieux Continent est désormais le premier client mondial des États-Unis, absorbant 35 % de leurs exportations d’armement, contre 13 % lors de la période précédente. Dans l’OTAN, 64 % des importations d’armes européennes proviennent d’outre-Atlantique.
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Le Rafale, victime des pressions américaines
Cette dépendance militaire s’approfondit alors que Donald Trump, revenu à la Maison Blanche en janvier 2025, multiplie les provocations et les mesures hostiles à l’égard des Européens. Droit de douane de 15 % sur les produits européens via l’accord de Turnberry, discours ouvertement méprisants — « Je pense que les Européens sont faibles » —, négociations directes avec Moscou dans le dos des partenaires, pression budgétaire sur les dépenses de défense avec un objectif affiché de 5 % du PIB, soit plus du double de l’engagement actuel.
F-35: la tentation américaine à grande échelle
Dans ce climat, les commandes s’accumulent. Le F-35 de Lockheed Martin est devenu l’emblème de cette emprise américaine. Treize pays européens l’ont sélectionné. La Belgique a confirmé en juin 2025 l’achat de 11 appareils supplémentaires, pour un total de 45. Coût total estimé : entre 15 et 18 milliards d’euros.
Le Danemark a presque doublé sa commande initiale avec 28 unités supplémentaires en 2025, tout en investissant dans des drones collaboratifs et des avions de patrouille maritime P-8A Poseidon. Montant total : 15,3 milliards de dollars en acquisitions américaines pour l’année.
L’Italie pousse encore plus loin. Elle a annoncé en 2026 l’achat de 25 F-35 additionnels pour 7 milliards d’euros, portant sa flotte à 115 appareils. Elle construira à Trapani-Birgi le premier centre de formation F-35 en dehors des États-Unis pour 112,6 millions d’euros. En parallèle, Rome a commandé 100 missiles JASSM-ER pour ses avions furtifs pour 301 millions de dollars.
La Grèce suit une trajectoire semblable avec une commande initiale de 20 F-35, une option pour 20 de plus et un projet d’en acheter encore une douzaine. La modernisation militaire grecque est chiffrée à 25 milliards d’euros.
La Roumanie a signé un contrat de 6,1 milliards d’euros pour 32 F-35 et bénéficie de 16,68 milliards d’euros de prêts SAFE pour financer ses achats. Le Royaume-Uni reste le seul partenaire de premier niveau dans le programme JSF et projette 138 appareils. 48 ont été commandés, 41 livrés. En juin 2025, Londres a annoncé 12 F-35A supplémentaires.
L’Allemagne, la Pologne et les choix assumés
L’Allemagne, en rupture avec ses déclarations de souveraineté industrielle, a commandé 35 F-35, autorisé l’achat de 400 missiles air-air AIM-120, et accepté jusqu’à 35 % de composants non européens dans le programme EDIP.
La Pologne multiplie les achats : 400 missiles AIM-120D3 pour 1,33 milliard de dollars, 2 506 missiles Javelin pour 780 millions de dollars, une partie produite localement. Varsovie affiche un programme de réarmement massif de 155 milliards d’euros.
La Finlande n’est pas en reste avec 64 F-35A commandés, 405 missiles AIM-120D3 autorisés pour 1,07 milliard de dollars, et d’autres munitions américaines en ligne de mire. L’Espagne a marqué une pause en suspendant sa commande de F-35 en août 2025, bien qu’un budget de 6,25 milliards d’euros ait été prévu. Elle a réorienté 85 % de ses crédits vers les industriels européens.
La Suisse, hors UE, illustre un autre malaise : un contrat signé en 2022 pour 36 F-35A à 6,4 milliards d’euros s’est vu réévalué par Washington de 650 millions à 1,3 milliard de dollars, forçant Berne à réduire la commande à 30 appareils pour rester dans l’enveloppe initiale.
Missiles, Patriot et PURL : la facture s’alourdit
Mais l’attraction ne se limite pas aux avions. Patriot, missiles, hélicoptères, drones : les commandes se diversifient. Les Pays-Bas ont engagé 500 millions d’euros via le programme PURL en août 2025, puis 250 millions supplémentaires en décembre.
La Norvège a obtenu l’autorisation d’acheter 9 hélicoptères HH-60W pour 2,6 milliards de dollars, après une précédente commande de 6 MH-60R Seahawk pour environ 1 milliard de dollars. Oslo contribue aussi à hauteur de 1 milliard d’euros au PURL.
L’Espagne, tout en réduisant ses achats américains, a commandé 4 systèmes Patriot pour près de 1,5 milliard d’euros.
La Bulgarie obtient l’accord pour le système de défense aérienne NOMADS pour 620 millions de dollars. La Suède a investi 1,4 milliard d’euros en janvier 2026 pour renforcer sa défense aérienne, combinant Patriot et systèmes IRIS-T allemands.
La Finlande refuse de participer au PURL, privilégiant son industrie nationale pour le soutien à l’Ukraine.
Ce mécanisme mis en place par l’OTAN permet aux membres d’acheter des armements américains à destination de Kiev. En décembre 2025, plusieurs pays — Norvège, Pologne, Allemagne, Pays-Bas, Canada — ont annoncé des achats totalisant près d’un milliard d’euros, dont 250 millions pour les Pays-Bas et 200 millions pour le Canada.
Initiatives européennes, poids américain constant
Face à cette dynamique, l’Union européenne tente de réagir. En mars 2025, la Commission a proposé « Readiness 2030 », pour porter les dépenses militaires de l’UE à 3,5 % du PIB d’ici 2030, contre 1,9 % en 2024.
Le programme SAFE, adopté en mai 2025, prévoit 150 milliards d’euros de prêts à long terme. En janvier 2026, 38 milliards d’euros ont été fléchés vers huit pays, dont la Belgique, l’Espagne et le Danemark.
Le plan EDIP, doté de 1,5 milliard d’euros pour 2025-2027, vise à réduire la part des achats extérieurs de 60 % à 45 %, sans réserver les crédits aux seuls matériels européens.
Quelques pays assument une autre voie : la France, dont 20 % seulement de l’armement est américain, mise sur le Rafale et des équipements ITAR-free ; l’Autriche a préféré 12 avions M-346FA italiens pour 1,5 milliard d’euros.
La Stratégie de sécurité nationale américaine publiée en décembre 2025 est sans ambiguïté : il faut « encourager la résistance » à la trajectoire européenne, soutenir des « nations saines » comme la Slovaquie, la Tchéquie, la Hongrie, ou l’Italie, et envisager un programme de « subversion active de la démocratie » en Europe.


