Portugal : Lisbonne chasse ses habitants au profit du tourisme

Ils bossent, ils galèrent, ils partent. La jeunesse portugaise fuit Lisbonne, étranglée par les loyers.

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Au Portugal, le logement est devenu la ligne de fracture sociale la plus visible. D’un côté, des jeunes actifs qui travaillent mais restent coincés dans des colocations, incapables de s’installer seuls. De l’autre, des investisseurs qui alignent des appartements à plus de six millions d’euros au cœur de Lisbonne, à 25.000 euros le mètre carré.

Travailler sans pouvoir se loger seul

Otilia Pereira, moins de 40 ans, est institutrice. Elle vit en colocation, comme à l’époque de la fac, car son salaire de 1.200 euros ne lui permet pas de louer seule un appartement. Un logement d’une chambre coûte plus de 800 euros, un montant hors de portée. Depuis sept ans, sa situation n’a pas changé : impossible de modifier son mode de vie. Elle passe aussi deux heures par jour dans les transports pour se rendre à son travail à Cascais.

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Lisbonne, longtemps valorisée pour avoir transformé sa décrépitude en charme urbain, a vu ses quartiers centraux se métamorphoser en décors touristiques. Derrière les façades rénovées, ce sont désormais des visiteurs de passage, des propriétaires étrangers et quelques Portugais installés de longue date. Pour les jeunes actifs sans héritage ou aide familiale, le choix est restreint : s’éloigner pour vivre décemment, ou rester près du centre au prix d’une précarité durable.

Un pays où les salaires ne suivent plus

Le salaire brut moyen s’élève à 1.615 euros, le salaire minimum à 920 euros. En face, les prix de l’immobilier ne cessent de grimper. Au deuxième trimestre 2025, le mètre carré dépasse pour la première fois les 2.000 euros en moyenne dans le pays, et atteint 3.403 euros dans l’aire métropolitaine de Lisbonne. La hausse annuelle atteint +17,3 %, la plus forte de l’Union européenne. Selon la Commission européenne, les logements sont surévalués de 35 % par rapport à leur valeur réelle.

Tourisme de masse, habitants poussés dehors

Le développement du tourisme et des plateformes de location de courte durée alimente directement cette inflation. En Algarve, les logements touristiques représentent 11 % du total. À Lisbonne, certains quartiers centraux comme Alfama, Mouraria ou Chiado ont franchi un seuil critique : dans la zone de Santa Maria Maior, les logements dédiés au tourisme sont désormais plus nombreux que ceux destinés à la location longue durée. Le départ progressif des habitants, non freiné par des mesures publiques, a fini par transformer le tissu social de ces quartiers. Aujourd’hui, 66,9 % des logements y sont réservés à un usage touristique.

Face à cette situation, la mairie de Lisbonne a décidé de bloquer l’ouverture de nouveaux logements touristiques dans les zones déjà saturées, tout en la permettant dans d’autres secteurs. L’opposition y voit un simple déplacement du problème vers de nouveaux quartiers.

Des mesures contestées, un cap incertain

Le parc public est quasi inexistant : 2 % des logements. Le gouvernement socialiste d’António Costa, en place jusqu’en 2024, n’a pris des mesures fortes qu’en fin de mandat. Il a interdit les nouvelles locations touristiques dans les grandes villes, supprimé les « visas dorés » pour investisseurs, encadré les hausses de loyers et imposé une contribution sur les logements touristiques. Il a aussi tenté, sans succès, de forcer la mise en location des logements vacants.

Le nouveau gouvernement de centre-droit dirigé par Luís Montenegro a changé de cap. Il mise sur la libéralisation et la stimulation de l’offre. Construction sur des sols ruraux, aides directes aux locataires, compensations fiscales aux propriétaires et aux promoteurs, baisse de la TVA de 23 % à 6 % : la stratégie se veut offensive. Selon le ministre des Infrastructures et du Logement, 1.000 millions d’euros ont été mobilisés. L’objectif affiché est la construction de 150.000 logements publics d’ici 2030. Mais certaines mesures font débat, notamment les avantages fiscaux pour les propriétaires louant jusqu’à 2.300 euros, jugés déconnectés des revenus moyens.

Quand le travail ne suffit plus à se loger dignement, la rupture est sociale. Autour des grandes villes, des quartiers de baraques réapparaissent, alors qu’ils avaient disparu depuis la Révolution des Œillets. Des retraités vivent dans des ruines ou des logements insalubres.



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