Souveraineté industrielle : la pépite française Abivax en passe de passer sous pavillon américain

La probable vente de la biotech Abivax cristallise l’inquiétude sur la perte de souveraineté française face aux géants pharmaceutiques.

Afficher le sommaire Masquer le sommaire

La biotech française Abivax attise l’appétit américain. Une rumeur de rachat par Eli Lilly, à un prix qui tutoierait 15 milliards d’euros, a suffi à remettre au centre du jeu un dossier où la science, la Bourse et l’État se retrouvent à la même table.

Selon le média La Lettre, Eli Lilly serait prêt à racheter Abivax pour 15 milliards d’euros. Le 11 janvier 2026, l’action a bondi de 26% à 28% à la Bourse de Paris après cette révélation. Le montant évoqué représenterait près du double de la capitalisation boursière d’Abivax, estimée à environ 7,7 milliards d’euros début janvier 2026. À ce stade, aucune offre formelle n’a été transmise au conseil d’administration, toujours d’après La Lettre. Abivax n’a pas souhaité commenter. Contacté par Reuters, Eli Lilly n’a pas répondu immédiatement à une demande de commentaire.

A LIRE AUSSI
Vente du Groupe Atlantic : nouveau coup dur pour la souveraineté française

Bercy en arbitre : l’IEF peut tout ralentir

Dans ce dossier, la question n’est pas seulement le prix. Elle est aussi celle du passage obligé par Bercy. Des contacts ont été évoqués avec la Direction générale du Trésor début décembre 2025, dans l’idée de soumettre un projet de rachat à un premier test au titre du contrôle des investissements étrangers en France (IEF). Bercy a indiqué suivre « de très près » le dossier Abivax et a précisé que « des vérifications étaient en cours », confirmant indirectement qu’une rencontre avait eu lieu.

Lors de cet échange, Eli Lilly aurait aussi évoqué la possible participation de Bpifrance, avec un scénario où la banque publique entrerait comme actionnaire minoritaire de l’entreprise issue du rachat. La Lettre écrit qu’Eli Lilly attendrait de voir si les autorités françaises se manifestent dans le cadre des procédures IEF avant de soumettre une offre formelle.

Le dispositif a été renforcé depuis 2024 : le seuil de contrôle pour les investisseurs non européens a été pérennisé à 10% pour les sociétés cotées par un décret du 28 décembre 2023, applicable depuis le 1er janvier 2024. La Direction générale du Trésor dispose d’un délai de 30 jours ouvrés pour l’instruction initiale, prolongeable de 45 jours supplémentaires en cas d’instruction approfondie. Dans son rapport annuel pour 2022, la Direction générale du Trésor indiquait que 325 dossiers IEF avaient été instruits et que 131 avaient été autorisés.

Obefazimod : l’actif qui change tout

Si le dossier monte en température, c’est que le cœur d’Abivax a changé d’échelle. L’attractivité est rattachée aux données de phase III dans la rectocolite hémorragique. Kepler Cheuvreux cite des « données d’induction positives » et juge Abivax « devenu une cible très attrayante pour une fusion-acquisition à un stade avancé ». Invest Securities inscrit la rumeur dans une consolidation accélérée en immunologie et dans les maladies inflammatoires, où de grands laboratoires cherchent à sécuriser des actifs oraux différenciants et potentiellement best-in-class. Le principal atout s’appelle obefazimod. Il s’agit d’un modulateur de l’expression du miR-124, oral et présenté comme first-in-class, développé contre la rectocolite hémorragique modérée à sévère.

Le 23 juillet 2025, Abivax a annoncé des résultats positifs de phase 3 ABTECT-1 et ABTECT-2, portant sur 1 275 patients dans plus de 600 centres et 36 pays. Le médicament a atteint le critère principal, avec une rémission clinique ajustée de l’effet placebo de 19,3% pour ABTECT-1 et 13,4% pour ABTECT-2, à 50 mg une fois par jour. La publication de ces résultats avait entraîné un bond de 510% du cours en une séance. Les premiers résultats de l’essai de maintenance de phase 3 sont attendus pour la fin du deuxième trimestre 2026.

Lors de sa réunion du 18 décembre 2025, le comité de surveillance (DSMB) n’a mis en évidence aucun nouveau signal de sécurité, alors que plus de 80% des participants avaient achevé la phase de maintenance en double aveugle de 44 semaines. Sous réserve de résultats positifs, Abivax prévoit de déposer une demande d’autorisation de mise sur le marché auprès de la FDA américaine fin 2026.

Un marché à 30 Md$ et une cible déjà surveillée

Derrière la molécule, le marché fait partie de l’équation. Le marché mondial de la rectocolite hémorragique est annoncé en hausse, de 9,2 milliards de dollars en 2025 à 21,2 milliards de dollars d’ici 2032. Abivax estime aussi que les traitements contre les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin pourraient représenter un marché potentiel mondial de 30 milliards de dollars à l’horizon 2030. En France, la rectocolite hémorragique touche environ 80 000 à 100 000 personnes, soit environ une personne sur mille ; un million de personnes sont touchées aux États-Unis et autant en Europe.

Abivax, elle, n’est pas née d’hier. Fondée en 2009, la société est issue d’une collaboration entre l’Institut Curie et l’Institut de Génétique Moléculaire de Montpellier (IGMM). L’obefazimod a été découvert grâce à la Chimiothèque de l’Institut Curie, riche de plus de 10 000 molécules, et cible le microARN miR-124, un mécanisme issu de travaux menés à l’IGMM. La société développe sous licence de l’Institut Curie, du CNRS et de l’Université de Montpellier un portefeuille de plus de 20 brevets. Abivax est dirigée par Marc de Garidel, et Sylvie Grégoire préside le conseil d’administration depuis juillet 2024. Le capital est réparti entre Invus (10,76% des actions), Sofinnova (8,7%), Darwin Global Management (6,7%) et Deep Track Cal (5%).

La trajectoire boursière, elle, est devenue un argument en soi : l’action a progressé de 1 666% en 2025, tandis que la capitalisation est passée d’environ 500 millions d’euros début 2025 à environ 7,7 milliards d’euros début janvier 2026, avant de dépasser 10 milliards d’euros le 12 janvier 2026 après les nouvelles rumeurs. Abivax a rejoint l’indice SBF 120 en septembre 2025 et a intégré l’indice Nasdaq Biotechnology Index avec effet avant l’ouverture du 22 décembre 2025.

L’entreprise s’est aussi donné de l’air financier. En juillet 2025, Abivax a mené une levée de fonds générant un produit net d’environ 597,2 millions d’euros. Au 30 septembre 2025, elle affichait une trésorerie de 589,7 millions d’euros, donnée présentée comme suffisante pour financer les opérations jusqu’au quatrième trimestre 2027. Les pertes d’exploitation atteignaient 174,4 millions d’euros sur les neuf premiers mois de 2025, dans un contexte d’augmentation des dépenses de R&D de 25,4 millions d’euros liées aux essais de phase 3.

Côté Eli Lilly, la logique d’acquisitions dans les maladies inflammatoires de l’intestin est déjà documentée : Morphic Holding a été rachetée pour 3,2 milliards de dollars en juillet 2024, puis Ventyx Biosciences pour 1,2 milliard de dollars, annoncé le 7 janvier 2026. Cette dernière opération avait fait reculer l’action Abivax de 17,61% depuis le début de l’année, des investisseurs estimant alors qu’Eli Lilly n’était plus intéressé par la biotech française.



L'Essentiel de l'Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

Publiez un commentaire

Publier un commentaire