François Mitterrand : 30 ans d’un héritage politique clivant

30 ans après sa mort, Mitterrand laisse un héritage mêlé de réformes sociales fortes et de choix économiques controversés.

Afficher le sommaire Masquer le sommaire

Trente ans après sa mort, le 8 janvier 1996, François Mitterrand reste un acteur central du paysage politique français. Pas pour ce qu’il incarne, mais pour ce qu’il a mis en place. En quatorze années à l’Élysée, il a lancé une série de ruptures dont les effets structurent encore la société française. Mais il a aussi engagé des choix économiques qui continuent de diviser. Son bilan ne se résume pas. Il pèse.

A LIRE AUSSI
Combien gagne Olivier Faure ?

Réformes sociales : un ancrage toujours vivace

Le 10 mai 1981, la victoire est nette. Et la mise en œuvre du programme socialiste immédiate. Pierre Mauroy, Premier ministre, conduit un gouvernement au rythme effréné. L’abolition de la peine de mort est votée en septembre, malgré une opinion publique majoritairement opposée. La dépénalisation de l’homosexualité en 1982 tourne la page de l’héritage vichyste. La même année, semaine de 39 heures, cinquième semaine de congés payés, retraite à 60 ans : les piliers du « modèle social » version Mitterrand sont posés. Quarante ans plus tard, les Français les citent encore parmi les réformes les plus marquantes, bien avant d’autres.

Dans la foulée, Gaston Defferre lance la décentralisation. La logique est claire : rééquilibrer le pouvoir entre Paris et les territoires. Les préfets perdent la main, les élus locaux gagnent du terrain. Une révolution institutionnelle saluée, mais qui ouvre aussi la voie à une inflation de structures et de dépenses publiques. Les personnels des collectivités territoriales et des hôpitaux sont intégrés dans la fonction publique. Une stabilisation pour les intéressés, une rigidité budgétaire durable pour l’État.

L’État entrepreneur, puis vendeur en série

En 1982, c’est le grand saut : 36 banques, Paribas, Suez, sept groupes industriels passent sous contrôle public. Près de 700 000 salariés basculent dans le giron de l’État. L’addition est salée : 47 milliards de francs d’indemnisation. Objectif affiché : rompre avec le capitalisme. L’expérience tourne court. Dès 1986, la cohabitation change la donne. Chirac et ses ministres lancent les privatisations en série : Saint-Gobain, Paribas, TF1, Société générale. Les recettes montent : 13 milliards d’euros entre 1986 et 1988, 26 milliards de plus sous Balladur et Juppé, puis 31 milliards sous Jospin, qui vend Air France, France Télécom ou le Crédit lyonnais. En vingt ans, la France privatise plus qu’elle n’a jamais nationalisé. L’empreinte idéologique du tournant de 1981 est effacée.

1983 : le virage qui change tout

Le rêve keynésien de 1981 se heurte vite à la réalité économique. Inflation, déficit, déséquilibre commercial : l’État impose dès 1982 un gel des salaires et des prix. En mars 1983, face à la crise du franc, Mitterrand choisit de rester dans le Système monétaire européen. Le tournant est acté. Désinflation compétitive, franc fort, rigueur budgétaire. Le modèle devient celui de l’Allemagne.

Le chômage s’envole. De 1,6 à 3,2 millions entre 1980 et 1994. Les jeunes sont les plus touchés : 27,7 % au chômage en mars 1994. Le chômage de longue durée devient la norme : 376 jours en moyenne en 1994. La croissance est là — +28 % de PIB en quatorze ans — mais elle profite aux revenus du capital, pas aux salaires. Les profits non distribués sont multipliés par 4,3, les revenus de la propriété bondissent de +72 %, les salaires nets de seulement +13 %, à peine plus que la hausse du nombre de salariés. Les inégalités se creusent.

Le commerce extérieur, en chute libre en 1982 (taux de couverture à 87,1 %), se redresse ensuite. Mais au prix d’un endettement public qui explose : 56 % du PIB en 1994, contre 30,1 % en 1981. Le financement de l’État se fait désormais sur les marchés, pas auprès de la Banque de France. Les contrôles des changes sont levés. Les politiques économiques sont européennes avant l’heure.

Le pari européen, seul socle durable

En 1988, Mitterrand est réélu. Le climat est différent. Le Revenu minimum d’insertion, créé en décembre, devient rapidement l’un des principaux dispositifs de lutte contre la pauvreté. Une allocation pour les « sans statut » : une nouveauté dans le système social français. Le nombre de bénéficiaires explose : 400 000 en 1990, un million en 1999. Le volet insertion, lui, reste faible. L’intention est là, l’efficacité moins.

Sur l’Europe, le cap ne change pas. L’ancrage européen est l’un des rares éléments constants des deux septennats. Le choix du franc fort en 1983 préfigure déjà Maastricht. En 1984, l’axe franco-allemand se resserre autour de Mitterrand et Kohl. Jacques Delors préside la Commission européenne. En février 1992, Mitterrand signe le traité de Maastricht. L’euro est en marche. L’Acte unique de 1986, le marché intérieur, les fonds structurels, Schengen : tout est déjà là. L’Europe avance, avec ou sans la France.

La trace de Mitterrand n’a rien d’évanescent. Les réformes sociales et sociétales de 1981-1983 sont restées, comme la décentralisation. Les nationalisations, elles, ont disparu. L’intervention de l’État dans l’économie a reculé. L’emploi a stagné. Le chômage a doublé. Les salaires ont peu progressé. L’économie s’est ouverte, l’État s’est endetté. Seul l’ancrage européen a résisté à tous les virages.



L'Essentiel de l'Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

Publiez un commentaire

Publier un commentaire