Services à la personne : la pénurie s’aggrave

Souvent qualifiés à tort de “petits boulots”, les métiers des services à la personne sont en réalité essentiels. Tasha Teguia, Directrice des ressources humaines chez O2, appelle à un changement de regard pour revaloriser ces carrières clés face aux défis démographiques à venir.

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Des “petits boulots”. L’expression revient souvent, sûrement trop. Elle est tenace, que ce soit dans les discours publics, les débats sur l’emploi ou les orientations des jeunes. Cette expression dit beaucoup alors que notre pays se prépare tant bien que mal au choc démographique qui s’annonce. Les services à la personne ne sont pas un secteur parmi d’autres. Ils permettront, très concrètement, au pays de tenir debout pour les décennies à venir en étant le socle discret sur lequel reposera l’équilibre économique, social et humain d’une France vieillissante. Continuer à les penser comme des emplois d’appoint est une erreur majeure dans l’attraction de nouveaux talents.

Le malentendu fondateur : confondre l’utilité sociale et la faible valeur

Aide à domicile, accompagnement des personnes âgées, garde d’enfants, soutien du quotidien. 26 métiers indispensables sont répartis au cœur d’un écosystème de près 69 000 organismes, mais ils restent culturellement déclassés. On les juge peu qualifiés parce qu’ils relèvent du soin, du lien ou du quotidien, sans relever leur expertise pourtant si précieuse.
Les faits disent l’inverse car le secteur représente près de 1,2 million de salariés et a généré environ 18 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2024. Il s’appuie sur des parcours de formation exigeants, comme le DEAES (Diplôme d’État d’accompagnant éducatif et social), qui combine plus de 1 300 heures de théorie et de pratique pour former des auxiliaires de vie qui accompagnent des publics fragiles au quotidien. Ce travail continue d’être perçu comme transitoire, une étape dans une carrière, mais jamais une destination.

Derrière la pénurie, une dévalorisation sociale et économique de ces carrières

On attribue souvent la crise de recrutement à la pénibilité ou aux contraintes horaires. Elles existent, évidemment, mais elles n’expliquent pas tout. Le véritable nœud se trouve ailleurs, et notamment dans le décalage entre ce que ces métiers exigent et ce que la société leur renvoie.

Trop souvent, lorsqu’un secteur essentiel est désigné comme un “petit job”, il devient invisible dans les trajectoires professionnelles les plus valorisées. Non pas parce que les métiers n’existent pas, mais parce qu’on ne leur donne pas la place symbolique qu’ils méritent. Résultat : un salarié sur deux du secteur des services à la personne a aujourd’hui plus de 50 ans, et plus de 600 000 postes devront donc être pourvus d’ici 2035 pour répondre aux besoins du vieillissement de notre population. Il y a donc urgence. À force de minorer ces carrières, on fabrique la pénurie que nous déplorons aujourd’hui.

Des carrières bien réelles avec des trajectoires en manque d’un récit fondateur

Les parcours de ces professionnels reste trop souvent dans l’ombre, alors que la plupart commencent leur carrière sur le terrain, se spécialisent, puis deviennent référents, coordinateurs, formateurs ou encore managers et même directeurs. Ces femmes et ces hommes construisent des carrières au cœur des besoins sociaux, au plus près des familles et personnes vulnérables et seniors en perte d’autonomie.

Ce qui n’est pas assez dit, c’est que ces métiers, non délocalisables et en tension permanente, développent des compétences essentielles et recherchées, comme la gestion de situations complexes, l’autonomie, la prise de responsabilité et le développement d’une intelligence relationnelle. Des compétences précieuses dont l’économie française manquera cruellement demain pour accompagner les populations, quand on sait que l’Insee prévoit 700 000 seniors de plus en perte d’autonomie d’ici 2050. Le changement de regard sur les services à la personne n’est pas une flatterie pour ce secteur, mais le simple fait reconnaître qu’il constitue l’une des infrastructures humaines majeures de notre pays.

Renverser la perspective pour attirer des nouveaux talents

La question n’est donc pas de savoir comment rendre ces métiers plus attractifs à la marge, elle doit être plus radicale. Voulons-nous continuer à les considérer comme secondaires, alors qu’ils seront centraux dans la France de 2050 ?

La sortie du piège de la dévalorisation passera par une affirmation d’une fierté d’appartenir à ce secteur, qui soutient l’emploi local, génère des cotisations et libère du temps et de la charge mentale pour les familles. Nommer ces emplois pour ce qu’ils sont, des métiers essentiels, structurants, porteurs de carrières, est désormais un préalable. Avec ce changement de récit, c’est toute une génération qui pourra se projeter dans ces professions autrement que par défaut. Car d’ici 2050, le nombre de ménages utilisateurs de ces services devrait augmenter de 27% par rapport à 2019, et atteindre les 5 millions de ménages en France.

Ces travailleurs qui agissent au quotidien auprès de nos familles et aînés sont et seront la béquille sur laquelle notre société vieillissante pourra s’appuyer dans les années à venir. La France doit choisir. Soit elle persiste à parler de “petits boulots” et accepte la fragilisation silencieuse de son modèle social. Soit elle reconnaît enfin que celles et ceux qui accompagnent, soignent et soutiennent le quotidien constituent l’ossature invisible de la société à venir.

Tasha Teguia
Directrice des ressources humaines, O2



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