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Il y a des entreprises qui incarnent une époque. Thales traverse les siècles. Elle est née avec l’électricité, s’est affirmée dans la radio, s’est construite dans la défense. Aujourd’hui, elle règne sur les systèmes critiques, les satellites, les radars et la cybersécurité. Une trajectoire industrielle rare, jalonnée de ruptures technologiques, de recompositions capitalistiques et de virages stratégiques. Hors norme.
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Des tramways à la haute technologie militaire
L’histoire commence en 1893 avec la CFTH, filiale française d’un pionnier américain de la traction électrique. Une entreprise de réseaux avant d’être une entreprise d’usines. Elle électrifie les tramways, équipe les lignes, se diversifie dans le ferroviaire et le téléphone. Puis bifurque dans les années 1920, avec la radiologie, les lampes, l’électroménager. En parallèle, une autre racine prend forme : la CSF, fondée autour de la radio sans fil, puis du radar. Émile Girardeau, son fondateur, pense déjà transmission, systèmes, onde électromagnétique.
Les deux branches fusionnent dans les années 1960 sous pression européenne. En 1966, CFTH devient Thomson Brandt. Deux ans plus tard, la fusion avec CSF donne naissance à Thomson CSF. Une entité centrée sur l’électronique de défense, les systèmes professionnels. Le Crotale, les satellites, les radars. Le tout porté par des contrats d’exportation massifs dans les années 1970.
L’État nationalise en 1982, regroupe les activités, recentre sous l’impulsion d’Alain Gomez. Téléphone, radiologie, électroménager passent à la trappe. Le cœur devient militaire. Dans les années 1990, retour progressif au privé, mais l’État conserve un tiers du capital. Le groupe se muscle avec Philips, crée Sextant dans l’avionique, absorbe Dassault Électronique et les activités défense d’Alcatel. En 2000, il change de nom. Thales est né.
Un virage numérique accéléré depuis 2019
Les années 2000 amorcent la montée en gamme. Le groupe abandonne les activités jugées trop civiles, s’implante à l’international pour suivre les budgets militaires. En 2007, le rachat de parts d’Alcatel Lucent, l’alliance dans le spatial avec Alenia, puis la montée dans DCN – devenu Naval Group – renforcent les ancrages. Le cœur du réacteur : les systèmes critiques.
À partir de 2019, virage net vers le numérique. Le rachat de Gemalto fait basculer Thales dans la cybersécurité, l’identité numérique, la protection des données. En 2023, l’américain Imperva vient compléter le tableau : protection des applications, des API, des bases de données. Le groupe revendique désormais un rôle global sur la « chaîne de décision critique ». Capteurs, communications, commandement, cyber. Et l’éthique en étendard : sécurité, fiabilité, souveraineté.
Performances financières et R&D sous haute tension
Les chiffres sont là. En 2024, Thales affiche un chiffre d’affaires de 20,6 milliards d’euros, un EBIT ajusté de 2,42 milliards, un carnet de commandes record à plus de 50 milliards. Le ratio commandes sur chiffre d’affaires dépasse 1,2. Le moteur est bien enclenché. La défense pèse plus de la moitié des ventes. Suivent l’aéronautique (29 %) et le numérique (18 %).
Côté résultats, la dynamique est nette : +11,7 % de chiffre d’affaires sur un an, +13,4 % d’EBIT ajusté. Dans le détail, la défense progresse de 13,9 % en 2024, avec une marge jugée « best in class » à 13,1 %. L’avionique résiste, soutenue par la reprise du trafic aérien. Le spatial stagne, pénalisé par la chute des satellites géostationnaires. Le numérique, lui, flambe : +14,8 % de chiffre d’affaires, 14,5 % de marge. Le secteur le plus rentable du groupe.
Derrière cette performance, une R&D massive. Plus de 4 milliards d’euros par an, dont 1,274 milliard autofinancé en 2024. L’effort se concentre sur l’IA, la cybersécurité, le quantique, les capteurs. Exemple concret : le contrat avec la Royal Navy pour la lutte contre les mines, avec centres autonomes et IA embarquée. Ou l’accélérateur cortAIx, ses 800 experts en intelligence artificielle.
Thales revendique aussi des progrès extra-financiers. CO₂ en baisse – objectifs 2030 déjà atteints sur les scopes 1 et 2. Mixité en hausse dans les comités de direction. Taux d’emploi des personnes handicapées autour de 7 % en France. Une politique RH active, avec 8 000 recrutements prévus en 2025, dont 3 000 en France. Plus de 30 000 embauches depuis 2022.
Une trajectoire balisée jusqu’en 2028
La feuille de route 2024-2028 annonce la couleur : croissance organique de 5 à 7 % par an, chiffre d’affaires attendu autour de 25 milliards d’euros en 2028, marge d’EBIT ajusté visée entre 13 et 14 %. Les ambitions sont ventilées par secteur : 6 à 7 % de croissance pour la défense, 5 à 7 % pour l’avionique, redressement du spatial, montée en puissance du pôle Cyber & Digital avec une marge cible de 16 à 17 %.
Les vents porteurs sont identifiés. Hausse des budgets de défense en Europe, modernisation de l’aéronautique, explosion de la demande en cybersécurité. Mais les défis ne manquent pas. Le spatial doit se réinventer face à Starlink et aux constellations en orbite basse. Les services numériques restent exposés à la volatilité des investissements clients. Et les intégrations d’Imperva ou de Cobham devront délivrer.
Contrôle français, ambitions globales
La gouvernance reste verrouillée. L’État et Dassault Aviation détiennent chacun 26 % du capital. Une structure de contrôle stable, sans surprise, dans un secteur où les enjeux stratégiques sont omniprésents. L’entrée dans le CAC 40 ESG en 2024 n’a pas fait taire le débat sur l’armement et l’investissement responsable. Elle reflète néanmoins un changement d’image.
En 130 ans, Thales a changé de nom, de forme, de métier. Mais pas de nature. Elle est née dans les technologies critiques, elle y reste. Elle est née pour servir les infrastructures stratégiques, elle y excelle. Une entreprise hors norme, dans un monde qui l’est devenu lui aussi.


