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Dans un secteur dominé par les géants américains et les consortiums européens, Dassault Aviation poursuit sa trajectoire singulière. Une entreprise à part, familiale, intégrée, profondément ancrée dans l’industrie nationale. En 2025, le constructeur emploie 14 589 personnes, dont 77 % en France, et aligne un carnet de commandes de 43,2 milliards d’euros au 31 décembre 2024.
L'ACTU
Le drone secret RQ-170 aperçu lors de l'attaque américaine au Venezuela
Un nom forgé dans la guerre
L’histoire démarre en 1915, en pleine Première Guerre mondiale. Marcel Bloch, tout juste diplômé de Supaéro, conçoit avec Henry Potez l’hélice Éclair, vite adoptée par l’armée française. En 1917, avec Louis Coroller, ils fondent la Société d’Études Aéronautiques (SEA), qui livre 1 000 biplaces SEA IV à l’armée.
Après une interruption dans les années 1920, Bloch revient en 1928 avec la Société des Avions Marcel Bloch. Porté par la demande, il devient en quelques années le deuxième constructeur aéronautique français : 1 800 appareils sortent de ses usines entre 1930 et 1940, dont le MB-200, bombardier moyen produit à plus de 200 exemplaires, et le MB-220, avion de ligne exploité par Air France.
En 1936, l’industrie aéronautique est nationalisée. Les usines de Bloch sont intégrées à la SNCASO, mais il reste administrateur délégué. Dès 1937, il crée la SAAMB pour poursuivre la conception de nouveaux avions. En mars 1944, la Gestapo l’arrête. Refusant de collaborer avec l’occupant, il est emprisonné à Montluc, puis déporté à Buchenwald. Il est libéré le 11 avril 1945.
À la Libération, Marcel Bloch relance son entreprise. Le 20 janvier 1947, il rebaptise sa société Avions Marcel Dassault, en hommage au pseudonyme de son frère Darius Paul Bloch dans la Résistance, “Chardasso”. La famille adopte officiellement le nom et se convertit au catholicisme. Le renouveau industriel commence.
Mirage, Falcon, Alpha Jet : la décennie des virages
Dans les années 1950, le Mirage III devient l’emblème de l’industrie aéronautique française. Premier vol en 1956, aile delta, Mach 2 en palier, il est produit à 1 401 exemplaires (Mirage 5 inclus) et exporté dans 21 pays. Un accord OTAN déclenche une commande américaine de plus de 220 appareils.
En 1967, à la demande de l’État, Marcel Dassault rachète 66 % de Breguet Aviation. L’entreprise récupère 4 100 salariés sur les sites de Villacoublay, Toulouse, Biarritz et Bayonne, ainsi que des programmes comme l’Atlantic et le Jaguar, avion d’attaque au sol franco-britannique. La fusion est actée en 1971, donnant naissance à AMD-BA.
Cette même année, Dassault tente une percée dans le civil avec le Mercure 100. Premier vol à Mérignac le 28 mai 1971, 150 places, capacité d’atterrissage tout-temps. Mais seuls 10 exemplaires seront livrés, tous à Air Inter. Dassault se recentre aussitôt sur deux piliers : l’aviation militaire et les jets d’affaires Falcon.
L’Alpha Jet, conçu avec l’allemand Dornier à partir de 1965, entre en service en 1973 : 512 exemplaires pour 16 pays. Il équipe toujours la Patrouille de France depuis 1981. Le Jaguar, développé dans le cadre de la SEPECAT franco-britannique, entre également en service en 1973, avec 605 unités pour la France et le Royaume-Uni.
Le Mirage F1, dont le premier vol a lieu le 15 février 1973, opte pour une aile en flèche, améliorant ses performances à basse vitesse. Plus de 720 exemplaires sont livrés à 11 pays. En 2025, il reste opérationnel dans plusieurs forces aériennes, dont celles du Maroc, de la Libye, de l’Iran et du Gabon.
Lancé en 1978, le Mirage 2000 revient à l’aile delta, avec commandes de vol électriques, stabilité artificielle, avionique avancée. Le prototype vole le 10 mars 1978, entre en service en 1984. 601 unités sont produites : 315 pour la France, 286 à l’export (Égypte, Inde, Émirats arabes unis, Grèce, Pérou, Qatar, Taïwan, Brésil). Il existe en variantes 2000N (nucléaire), 2000D (attaque conventionnelle), 2000-5 (multirôle modernisé). En 2025, l’avion fête 40 ans de service dans l’Armée de l’air française, et des Mirage 2000-5F sont transférés à l’Ukraine.
Marcel Dassault meurt le 17 avril 1986, à 94 ans. Son fils Serge lui succède. Cette même année, le démonstrateur Rafale A effectue son premier vol. En 1990, l’entreprise prend le nom de Dassault Aviation.
Rafale F5, Falcon 10X : les deux jambes du groupe
Depuis le 9 janvier 2013, Éric Trappier dirige Dassault Aviation. À fin 2024, le groupe totalise 507 commandes de Rafale, dont 234 pour la France et 273 à l’export. Les clients sont :
- Égypte (54 appareils)
- Qatar (36)
- Inde (62)
- Grèce (24)
- Croatie (12)
- Émirats arabes unis (80)
- Indonésie (42)
- Serbie (12)
Le 17 juin 2025, la France et l’Ukraine signent une lettre d’intention pour 100 Rafale F4. L’avion évolue vers le standard F5 : radar RBE2-XG de Thales, détection d’avions furtifs, intelligence artificielle embarquée pour gérer le combat collaboratif avec des drones compagnons. Un prototype est attendu pour l’été 2026. L’Inde envisage 114 appareils supplémentaires : 24 F5 et 90 F4, à horizon 2026.
En 2024, les résultats s’envolent :
- Chiffre d’affaires : 6,2 milliards d’euros (+29 % vs 2023)
- Résultat opérationnel ajusté : 519 millions d’euros
- Marge opérationnelle : 8,3 %
- Résultat net ajusté : 1,056 milliard d’euros (+19,2 %)
- Marge nette : 17 %
Le carnet de commandes comprend 299 avions : 164 Rafale Export, 56 Rafale France, 79 Falcon. Sur l’année : 21 Rafale livrés (14 France, 7 export), 31 Falcon livrés, 30 Rafale Export commandés, 26 Falcon commandés. L’objectif pour 2025 est de 25 Rafale, avec une cadence visée de 5 par mois d’ici 2030.
Un ancrage en France, une ouverture industrielle à l’Inde
L’aviation d’affaires représente 36 % du chiffre d’affaires en 2024. En 2022, Dassault détenait environ 25 % du marché mondial des jets d’affaires haut de gamme. Le Falcon 6X, entré en service en 2023, affiche une autonomie de 10 186 km et une cabine de 2,58 m de largeur. Le Falcon 10X, attendu fin 2027 après des retards sur le moteur Rolls-Royce Pearl 10X, promet 13 900 km d’autonomie, une vitesse de Mach 0,925, une cabine de 2,77 m, la plus grande jamais conçue par Dassault.
Pour répondre à la montée en cadence, Dassault inaugure en septembre 2025 une nouvelle usine à Cergy (Val-d’Oise), remplaçant Argenteuil. Investissement de plus de 150 millions d’euros, 40 000 m², 600 salariés Dassault et 600 partenaires. Le site produit tronçons avant et fuselages Rafale et Falcon, avec une cadence de 4 tronçons Rafale par mois, portée à 5.
En juin 2025, Dassault signe un accord avec Tata Advanced Systems, à Hyderabad. Pour la première fois, des tronçons majeurs de Rafale (corps latéraux, tronçon arrière, fuselage central, section avant) seront produits hors de France. Objectif : 2 fuselages complets par mois dès 2028. L’accord suit la commande de 26 Rafale Marine, signée en avril 2025, pour 7,4 milliards de dollars. Assemblage final, essais en vol et supervision qualité restent à Mérignac, où travaillent plus de 3 400 salariés répartis sur quatre sites : Mérignac, Martignas, Biarritz, Poitiers.
Le Groupe Industriel Marcel Dassault (GIMD) détient 66,28 % du capital de Dassault Aviation. L’État, via Bpifrance, en détient 10,73 %, les investisseurs institutionnels et particuliers 26,06 %. Le GIMD possède aussi 25,93 % de Thales et 45,1 % de Dassault Systèmes. En janvier 2025, Éric Trappier devient président du GIMD, succédant à Charles Edelstenne. Les 13 petits-enfants de Serge Dassault commencent à s’impliquer dans la gouvernance. Le GIMD adopte le statut de « holding animatrice », pour bénéficier d’un régime fiscal avantageux en matière de transmission et d’IFI.
Trappier décrit Dassault comme un « David au milieu des Goliaths ». Sur le plan militaire, le Rafale affronte le F-35 de Lockheed Martin (990 livrés début 2024), le F-15EX et le F/A-18 de Boeing, l’Eurofighter (Airbus, BAE, Leonardo), et le Gripen E/F de Saab.
Dans l’aviation d’affaires, Dassault se mesure à Gulfstream (136 jets livrés en 2024) et à Bombardier (8,7 milliards de dollars de revenus, 146 jets livrés). En 2012, Dassault était déjà troisième mondial sur ce segment, avec 29 % de part de marché.
Les alliances industrielles sont structurantes. Safran produit les moteurs M88 du Rafale, Thales fournit les radars RBE2 AESA et le système de guerre électronique Spectra. Sur le programme SCAF (Système de combat aérien du futur), prévu pour 2040, Dassault est maître d’œuvre français, aux côtés d’Airbus pour l’Allemagne et Indra pour l’Espagne. Les tensions sur la répartition des responsabilités industrielles persistent.
En 2025, Dassault Aviation est classée 35e producteur mondial d’armement. Elle compte plus de 2 150 Falcon en service et plus de 1 000 avions de combat opérationnels dans 90 pays. 68 % du chiffre d’affaires vient de l’export.


