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192 milliards de dollars. C’est le montant des fusions-acquisitions impliquant une entreprise française sur l’année 2025, selon Le Monde. Une hausse de 31 % par rapport à 2024. Les chiffres frappent. Et derrière les chiffres, une question revient avec insistance : la France garde-t-elle encore la main sur ses actifs économiques les plus sensibles ?
Les exemples récents laissent peu de place au doute : les rachats s’enchaînent, les interventions publiques aussi. Avec un mot d’ordre flottant entre attractivité et protection. Mais les lignes bougent, les outils changent, et les logiques de souveraineté ne sont plus ce qu’elles étaient.
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Le traumatisme Alstom reste intact. Dix ans après la vente de la branche énergie à General Electric, EDF a dû racheter en 2024, et au prix fort, les turbines Arabelle, essentielles à l’industrie nucléaire française. Un aller-retour stratégique qui continue de hanter Bercy.
Depuis, la liste s’allonge. Technip, Latécoère, Opella. Des technologies, des savoir-faire, des chaînes de production passées sous pavillon étranger. Parfois avec l’aval tacite de l’État, parfois sous la pression d’une opinion inquiète. Dans le cas d’Opella, productrice du Doliprane, il a fallu une intervention publique malgré la présence de Bpifrance au capital. Les engagements n’allaient pas de soi.
Les chiffres compilés sont brutaux : 1 608 entreprises françaises rachetées par des intérêts américains depuis 2014. Et la tendance ne faiblit pas : 138 nouvelles opérations recensées en 2024, déjà 31 sur les premiers mois de 2025. Les investisseurs suisses et britanniques suivent, mais de loin.
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Les garde-fous existent, mais la digue reste poreuse
Le contrôle des investissements étrangers s’est musclé. Depuis la mise en place du dispositif IEF, piloté par la Direction générale du Trésor, le nombre de dossiers traités grimpe : 392 en 2024, contre 309 en 2023. Une progression de +27 %. Dans les faits, les refus sont rares : six seulement en trois ans.
54 % des autorisations délivrées sont conditionnées à des engagements : maintien de l’emploi, localisation des données, gouvernance séparée. La procédure reste rapide — 19 jours ouvrés en moyenne pour rendre une décision sous conditions — mais de nombreux projets sont abandonnés avant le verdict. L’effet dissuasif joue à plein.
Le périmètre des secteurs stratégiques s’étend : biotechnologies, cybersécurité, photonique, semi-conducteurs, technologies bas carbone. Un décret de fin 2023 a renforcé encore la liste, en y ajoutant la sécurité pénitentiaire ou le recyclage de matières premières critiques. Mais dans une économie aussi ouverte, l’étanchéité reste théorique.
Legrand, avec ses 5 000 salariés en France et sa position clé dans les centres de données, a cristallisé les tensions. Visé par une tentative de rachat par le suisse ABB, le groupe a fait l’objet d’un double veto de Bercy. Une ligne rouge clairement posée. ABB a fini par jeter l’éponge, à l’été 2025.
Autre dossier chaud : SFR. Bouygues, Free et Orange s’étaient alliés pour une offre commune, déposée en octobre. Altice a dit non. Le gouvernement reste en observation, attentif aux conséquences pour les consommateurs. Aucune décision officielle à ce stade.
À l’inverse, la vente de Neoen à Brookfield a été validée sans heurts. L’OPA du fonds canadien, finalisée en mars 2025, a retiré de la cote le producteur d’énergies renouvelables.
La sécurité économique devient une ligne de défense
La Revue nationale stratégique 2025 marque un tournant. La sécurité économique est désormais présentée comme un pilier à part entière de la défense nationale. La France parle désormais ouvertement de “guerre technologique” et affiche sa volonté de protéger ses capacités industrielles, scientifiques et technologiques.
Bpifrance est en première ligne. L’État actionne aussi la “golden share”, ce droit de veto dans certaines entreprises, et renforce le budget de la Base industrielle et technologique de défense (BITD). 1 milliard d’euros en 2024, avec une nouvelle hausse prévue pour 2025.
Autre front : les audits extraterritoriaux. La France encourage désormais les entreprises à recourir à la loi de blocage, notamment face aux injonctions américaines. Une posture défensive, certes, mais révélatrice d’un climat tendu.
Le numérique et les technos de rupture à la traîne
La souveraineté numérique reste le maillon faible. Malgré les discours. Le rapport de la Cour des comptes d’octobre 2025 est sévère : absence de stratégie, cloud public sous-utilisé, dépendance massive aux acteurs américains pour le stockage, l’IA, la cybersécurité.
Le Baromètre EY / Hexatrust enfonce le clou : 49 % des organisations françaises n’ont aucun plan de mise en conformité avec les nouvelles régulations européennes (NIS2, DORA, CRA). Et 40 % ne surveillent même pas les offres souveraines disponibles.
L’intelligence artificielle cristallise l’inquiétude. Les industriels montent au créneau contre des solutions “boîte noire”, développées par des plateformes étrangères, et dont ils ne contrôlent ni les données ni les algorithmes. Certains secteurs refusent désormais leur usage, faute de garanties sur la traçabilité ou la sécurité.
Paris pousse Bruxelles à adopter un réflexe protectionniste. Une préférence d’achat européenne, sur le modèle du Buy American Act. Le Conseil national de l’industrie va jusqu’à recommander l’exclusion des entreprises non européennes des marchés publics si leur pays d’origine ne joue pas le jeu de la réciprocité.
Des textes commencent à intégrer cette logique : Pacte pour l’industrie propre, plan Rearm Europe (800 milliards d’euros, dont 150 milliards via le mécanisme SAFE). Objectif : renforcer les chaînes de valeur européennes, relocaliser certaines productions, standardiser les équipements critiques.
Mais les chiffres rappellent la réalité. Le classement 2025 du Belfer Center est sans appel : la France n’est que 12e en biotechnologies et en semi-conducteurs. Deux domaines stratégiques, où le retard est structurel.
Attractivité préservée, souveraineté incertaine
L’État muscle sa doctrine, mais le contexte reste défavorable. Croissance molle, pressions financières, attractivité en trompe-l’œil. Les entreprises françaises restent vulnérables à des prises de contrôle opportunistes.
Le rapport IEF 2024 prévient : la vigilance doit être permanente, les outils sans cesse adaptés. Le Sommet Choose France 2025 affiche des records : 40,8 milliards d’euros d’investissements, +9,5 % d’ouvertures de sites industriels sur neuf mois, selon Bpifrance. Mais derrière ces chiffres flatteurs, le contrôle stratégique échappe parfois. Attirer les capitaux ne suffit pas à garantir la souveraineté.


