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Le groupe Atlantic, champion national de la pompe à chaleur, tombe aux mains d’un conglomérat nippo-américain. Voilà comment, en quelques lignes et 3 milliards d’euros, s’écrit une nouvelle page de l’abandon industriel français.
L’annonce, tombée en catimini le 22 décembre dernier, n’a pas fait grand bruit. Et pourtant, elle est retentissante. Paloma Rheem, hybride américano-japonais inconnu du grand public, prend le contrôle d’un joyau industriel tricolore. Le ministre de l’Économie, Roland Lescure, assure que tout sera surveillé de « très près ». Mais il ouvre déjà la porte : « Bienvenue » si les nouveaux actionnaires veulent développer. « Non » s’ils veulent « désosser ». La ligne est floue. Les critères mouvants. L’État, censé incarner l’intérêt général, se contente d’espérer.
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La procédure IEF, censée protéger les secteurs stratégiques, sera enclenchée. C’est la règle. Mais le précédent Opella-Sanofi montre à quel point la règle s’adapte. Autorisation accordée, conditions négociées, entrée symbolique de Bpifrance. Et le drapeau tricolore continue de flotter — en trompe-l’œil. À l’inverse, le veto sur Carrefour en 2021, brandi au nom de la « sécurité alimentaire », apparaît comme l’exception, pas la norme.
Un joyau national mis en vitrine
Dans le cas d’Atlantic, tout est pourtant là pour justifier un refus. Groupe privé, enraciné dans le territoire, technologique, exportateur, à cheval sur la transition énergétique. Son produit phare, la pompe à chaleur, est précisément l’un des piliers affichés de la politique industrielle française. Une usine flambant neuve à Virey-le-Grand, des investissements lourds en Saône-et-Loire et dans le Territoire de Belfort, une volonté de relocaliser. Et surtout, un mot d’ordre répété dans toutes les communications du groupe : souveraineté.
Souveraineté ? Il ne faut pas en rire. Elle vole en éclats à chaque nouveau deal de ce genre. Car la logique du marché, celle qui pousse les entreprises à grossir ou mourir, reste incompatible avec une ambition industrielle nationale si elle n’est pas solidement encadrée. Or l’encadrement se délite. Le cas Atlantic le montre. L’entreprise, familiale, rentable, bien gérée, aurait pu résister seule, ou s’adosser à un partenaire européen. Elle préfère basculer vers un ensemble de 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires, dont le centre de gravité est à Tokyo et Atlanta. Les engagements de maintien de marque, de siège, de management ? Écrits sur du sable. On connaît le scénario.
Des concurrents géants, mais quel cap politique ?
Les partisans de la mondialisation heureuse objecteront que la compétition est mondiale, que les acteurs chinois écrasent les marges, que Viessmann a cédé aux Américains, que la France ne produit que 250 000 pompes à chaleur par an contre une cible d’1 million. C’est vrai. Mais pourquoi alors bâtir des stratégies publiques si l’on renonce au moment d’en récolter les fruits ? Pourquoi annoncer 47 000 emplois dans la filière si l’on accepte que sa tête se déplace hors du pays ? Pourquoi mobiliser des fonds publics pour accompagner un secteur qui se dénationalise à vue d’œil ?
La réponse n’est pas technique, elle est politique. En Allemagne, la cession de Viessmann à Carrier a provoqué un tollé. En France, on explique. On justifie. On encadre. On suit « de près ». Et l’on s’étonne ensuite de perdre la bataille de l’industrie.
Atlantic est tout sauf un acteur marginal. 13 usines en France. Trois marques emblématiques. 100 % des radiateurs électriques fabriqués dans l’Hexagone. Une part centrale dans l’effort de transition énergétique. Une contribution directe à l’indépendance énergétique nationale. Ce n’est pas une start-up opportuniste ni un sous-traitant interchangeable. C’est un maillon de la chaîne stratégique.
Premier marché d’Europe, dépendance croissante
Le marché français des pompes à chaleur est le plus important d’Europe. La part de marché atteint 25 %, les objectifs sont massifs. Mais les ventes s’effondrent — 30 % de baisse en 2024. L’État devrait verrouiller ses positions, renforcer ses champions. Il ouvre les portes. Au mieux, il laisse faire. Au pire, il s’illusionne.
Les signaux s’accumulent. Les cartes s’inversent. De 2008 à 2023, 11 entreprises stratégiques françaises sont passées sous contrôle américain. L’industrie recrute, mais moins. L’élan est fragile. La CGT, elle-même, n’a pas encore réagi sur Atlantic — c’est dire l’habitude prise du recul de la souveraineté.


