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Il surplombe la mer Noire, juché sur une falaise du cap Aya, en Crimée. Officiellement, c’est une résidence d’État. Officieusement, un nouveau palais pour Vladimir Poutine, selon une enquête de la Fondation anticorruption fondée par Alexeï Navalny. Montant des travaux : 10 milliards de roubles, soit environ 100 millions d’euros.
C’est la deuxième fois que l’organisation cible une résidence du président russe. En 2021, elle avait déjà révélé l’existence d’un complexe pharaonique près de Guelendjik, sur la côte sud du pays, dont le coût était estimé à plus d’un milliard d’euros. Le film qui accompagnait l’enquête avait dépassé les 100 millions de vues. Cette fois, le décor a changé, pas le scénario.
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Le cap Aya n’est pas un lieu anodin. L’endroit a longtemps servi de lieu de villégiature à l’élite soviétique. En 2007, Viktor Ianoukovitch, futur président ukrainien et fidèle du Kremlin, y pose ses valises. Il a toujours nié être le propriétaire officiel. Après l’annexion de la Crimée en 2014, le bien passe sous le contrôle du département présidentiel russe chargé de la gestion des biens de l’État. C’est à ce moment que la transformation s’accélère.
Les documents recueillis par la Fondation anticorruption montrent un chantier à grande échelle. L’ancienne datcha disparaît. À sa place, un bâtiment entièrement neuf, pensé pour recevoir et protéger. Le site s’étend désormais sur 3,5 hectares. Il dispose d’un héliport, d’une jetée privée, et même d’une plage artificielle de sable blanc.
Marbre, héliport et robinetterie hors de prix
À l’intérieur, le luxe s’étale à coups de chiffres. Une salle de réception de 233 m², taillée pour une vingtaine de convives. Une suite de 154 m², avec une salle de bains en marbre de 50 m². La robinetterie seule se chiffre à plusieurs millions de roubles, selon les estimations.
Mais la particularité du lieu se joue en sous-sol. L’enquête révèle la présence d’un hôpital privé, intégré dans les fondations. Médecine générale, bloc opératoire, laboratoire d’analyses, spécialités dentaires et ORL. Le tout complété par une salle de cryothérapie et un spa avec piscine. L’ensemble évoque davantage un bunker médicalisé qu’une résidence secondaire.
Des proches du Kremlin derrière les sociétés écrans
Le bénéficiaire réel n’est jamais nommé dans les actes. Mais les sociétés qui ont repris la main sur le projet mènent toutes au même cercle. Iouri et Boris Kovaltchouk, deux proches du président russe, apparaissent derrière l’opération via un réseau de structures écrans. Le nom de la société Credo figure également dans l’enquête : c’est elle qui aurait assuré la conception et la réalisation du complexe. Elle est déjà connue pour avoir construit plusieurs résidences mises sur le compte du chef du Kremlin. Les plans, eux, mentionnent des spécificités techniques répondant aux exigences du FSO, le service fédéral chargé de la protection des dirigeants russes.
Le palais de Crimée s’ajoute donc à une longue liste. Datchas transformées en bastions, villas de luxe dissimulées dans les forêts ou les criques, hôpitaux privés intégrés aux résidences. À chaque fois, la même architecture d’opacité et la même obsession pour le confort ultra-sécurisé. Cette fois, c’est au cœur de la Crimée annexée, territoire ultra-sensible sur le plan géopolitique, que l’État russe semble avoir aménagé un nouveau centre de gravité discret. Et très coûteux.


