Afficher le sommaire Masquer le sommaire
Dans la guerre d’usure menée par la Russie en Ukraine, une ligne invisible traverse les tranchées. Ce n’est pas celle du front, mais celle qui sépare les soldats de leurs propres commandants. Depuis le début de l’invasion, des hommes tombent sans jamais croiser l’ennemi. Ils sont éliminés par leur propre camp.
Des exécutions pour l’exemple, pour la peur, parfois pour l’argent. Verstka, média d’investigation russe, a rassemblé une centaine de cas, identifiés nommément. Dans 80 % des cas, les ordres viennent de gradés. Des noms, des unités, des témoignages, et toujours la même mécanique : la violence en circuit fermé.
A LIRE AUSSI
Les PME veulent basculer dans l’économie de guerre
La balle peut venir de l’arrière
Un soldat de la 114e brigade motorisée le résume sans détour : « Tu ne sais jamais si tu vas mourir d’une balle ukrainienne ou d’une balle russe. » Les témoignages décrivent des exécutions sommaires, des hommes envoyés à la mort sans armes, sans gilets pare-balles. D’autres, affamés, battus, poussés à se battre entre eux. Ou pire : contraints de servir de leurre, placés à découvert pour forcer l’ennemi à révéler ses positions.
Les méthodes sont variables. Le but reste le même. Punitions collectives, tirs de drone sur les fuyards, grenades glissées discrètement dans les gilets avant un assaut. Dans une unité, un ordre explicite aurait été donné : éliminer les hommes si l’attaque échoue. Ceux qui refusent de tirer sont ensuite abattus. L’autorité ne se partage pas : elle se fait respecter dans le sang.
Corruption, racket et éliminations ciblées
À ce système s’ajoute un vieux moteur russe : la corruption. Des commandants proposent à leurs soldats d’éviter les assauts contre espèces sonnantes. Le refus peut coûter la vie. Andreï Bykov, engagé dans le 80e régiment de chars, aurait été tué après avoir refusé de céder son véhicule personnel à ses supérieurs. Sa mère, qui n’a reçu ni explication ni cercueil, a appris que son corps avait été retrouvé battu à mort.
Les morts ne laissent pas toujours de trace. Les corps sont souvent abandonnés, ou enterrés à la va-vite, parfois piégés avec des explosifs pour maquiller la scène. On les déclare “disparus”, ou “morts au combat”. Les familles reçoivent des lettres impersonnelles. Rien de plus.
Les rares plaintes déposées n’aboutissent pas. Le commandement militaire verrouille tout. La ligne rouge est simple : tant qu’un officier reste en poste, aucune enquête ne sera ouverte. Tout pour ne pas “salir” l’“opération spéciale”. Une source judiciaire le confirme à demi-mot : « Ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Ils ont l’immunité. »
Dans ce silence organisé, quelques voix émergent. Celles des familles, des soldats revenus, de ceux qui n’ont plus rien à perdre. Verstka tente de les recueillir. À la guerre, certains meurent pour la patrie. D’autres meurent pour avoir dit non.


