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Deux pizzas contre 10 000 bitcoins. Le 22 mai 2010, Laszlo Hanyecz, développeur web, signe la première transaction de l’histoire en cryptomonnaie. Montant de l’époque : 40 dollars. Valeur actuelle : plus d’un milliard d’euros. L’anecdote prête à sourire, mais elle résume la trajectoire du Bitcoin. D’un symbole libertaire, la cryptomonnaie est devenue un actif capitalistique institutionnalisé, aux enjeux multiples et géographiquement très concentré.
En 2025, les ETF[AS1] Bitcoin lancés sur les places américaines ont connu le plus fort succès de collecte des trente dernières années. Près de 9 % de la population mondiale détient aujourd’hui de la cryptomonnaie, soit une hausse de 30 % en un an, et même 28% des Américains. Les institutionnels suivent : 155 ETF cryptos sont actuellement en attente de validation, tandis que 134 pays étudient leur propre e-monnaie souveraine. Mais cette adoption planétaire masque une réalité déséquilibrée : la production mondiale de Bitcoin se concentre dans un petit nombre de pays.
Le minage mondial, un jeu très inégal
Le taux de hachage, ou hash rate, mesure la puissance de calcul nécessaire pour sécuriser le réseau Bitcoin. Autrement dit, la capacité à résoudre les équations cryptographiques qui valident chaque bloc de transactions. Or sur ce terrain, les États-Unis écrasent la concurrence. Avec plus de 35 % du hash rate mondial, ils font largement la course en tête. L’explication est autant énergétique que politique : le Texas, « paradis des mineurs », combine énergie éolienne, gaz naturel excédentaire et fiscalité accommodante. Le Wyoming, lui, a adopté plus de vingt lois favorables aux cryptos. Le tout porté par des acteurs cotés en Bourse, comme Marathon Digital Holdings (Mara), Riots Platforms ou CleanSpark.
Loin derrière, le Kazakhstan (≈ 15 %) a profité de l’exil forcé des mineurs chinois depuis 2021, séduits par un coût électrique dérisoire et une réglementation permissive. La Chine, malgré son interdiction officielle de minage depuis 2021, reste paradoxalement l’un des premiers producteurs mondiaux (≈ 12 %), notamment poussée par son industrie du matériel minier (Bitmain, MicroBT). Le Canada (≈ 9 %) et la Russie (≈ 5 %) exploitent leurs climats froids et leurs barrages hydroélectriques pour réduire les coûts de refroidissement. Plus surprenant encore, le Bhoutan s’est hissé parmi les plus gros détenteurs d’État en Bitcoin. En valorisant ses excédents hydroélectriques, le pays a accumulé jusqu’à 13 000 BTC, représentant près de 40 % de son PIB en 2024. L’enjeu est stratégique, car il a permis d’augmenter de 50% les salaires dans la fonction publique et de retenir des talents pour empêcher la fuite des cerveaux.
L’Europe en retrait
Sur le Vieux Continent, le minage reste marginal. L’Allemagne, 3ème puissance mondiale, ne dépasse pas 3 % du hash rate total mondial. Le Royaume-Uni (6ème puissance mondiale), la France (7ème puissance mondiale) et l’Italie (8ème puissance mondiale) sont absents du classement. En Europe, la cryptomonnaie est avant tout perçue comme une menace potentielle : la Banque de France refuse même le terme de « monnaie », lui préférant celui de crypto-actif.
Depuis la crise énergétique de 2022, l’Europe a multiplié les restrictions. Objectif : préserver l’électricité pour les usages industriels et réduire les émissions. En France, un amendement parlementaire de 2025 proposait pourtant de tester le minage comme outil de stabilisation du réseau électrique, en utilisant les surplus nucléaires. Il a été déclaré irrecevable au nom de l’article 98. Un signal de prudence, voire de renoncement.
Pourtant, malgré la méfiance des États, l’intérêt des citoyens progresse. Selon une étude IPSOS-KPMG 2024, 17 % des Néerlandais, 12 % des Français et des Allemands, et 11 % des Italiens détiennent des cryptomonnaies. Sur la planète, les motivations diffèrent : aux États-Unis comme en Europe, la cryptomonnaie est principalement un instrument d’investissement pour les particuliers, car le dollar et l’euro sont des monnaies stables. En Argentine, en Turquie ou au Nigeria, elle sert de refuge face à la dépréciation monétaire et l’absence de confiance dans les institutions monétaires nationales. Preuve que ses usages, encore récents, sont multiples.
Un enjeu de souveraineté numérique
Mais pour les États européens, miner du bitcoin, ce n’est pas simplement servir l’intérêt spéculatif de leurs citoyens. C’est aussi et avant tout un moyen de transformer l’énergie des pays en actif monétaire mondial, de valoriser ses surplus énergétiques, voire de stabiliser le réseau, tout en diversifiant stratégiquement les réserves nationales. Véritable pari géo-économique, pouvoir miner et détenir un pourcentage mondial du bitcoin permet d’influencer son cours et son usage, mais aussi de diversifier les usages des « usines » de production, en utilisant les infrastructures existantes pour les calculs haute performance (HPC) liés à l’IA.
Ainsi, tout une filière souveraine pourrait se développer autour de la généralisation de la production de cryptomonnaies. Malgré un contexte hostile, quelques acteurs européens émergent d’ailleurs. C’est le cas de la licorne française Ledger, connue pour ses portefeuilles de crypto-monnaies physiques. Mais ces exemples restent rares : alors que les États-Unis transforment le minage en industrie et que l’Asie se repositionne, dans l’ensemble, l’Europe reste spectatrice. En quête de souveraineté numérique et forte d’un mix électrique largement décarboné, elle dispose pourtant des ambitions et d’atouts pour s’imposer.
[AS1] Un ETF (Exchange Traded Fund) est un fonds coté en bourse qui suit la performance d’un indice ou d’un groupe d’actifs


