Dati, Chikirou : peut-on diriger Paris quand on est poursuivi par la justice ?

Deux femmes visées par la justice veulent diriger Paris. En 2026, les électeurs devront choisir entre présomption d’innocence et exemplarité politique.

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Les municipales parisiennes de 2026 s’annoncent sur fond de tension judiciaire. Deux figures du scrutin, Rachida Dati et Sophia Chikirou, sont mises en examen pour des délits graves. L’une incarne la droite classique, l’autre l’aile radicale de la gauche. Toutes deux maintiennent leur candidature. Une situation qui bouscule les principes républicains à l’heure où la défiance envers les responsables publics atteint des sommets.

Rachida Dati : ministre et prévenue

Rachida Dati, ministre de la Culture et maire du 7ᵉ arrondissement, sera jugée en septembre 2026, six mois après le scrutin municipal. Elle est renvoyée devant le tribunal correctionnel pour corruption passive, trafic d’influence passif, recel d’abus de pouvoir et abus de confiance. En cause : 900 000 euros perçus entre 2010 et 2012 de RNBV, une filiale de Renault-Nissan, alors qu’elle était eurodéputée et avocate.
L’accusation évoque un lobbying maquillé en prestations juridiques. Les preuves d’un travail réel manquent. La justice soupçonne une violation des règles du Parlement européen. Le procès devait avoir lieu avant les municipales, il a été reporté à la demande de ses avocats.

Le risque est lourd : jusqu’à dix ans de prison, un million d’euros d’amende et l’inéligibilité immédiate. Si elle est élue et condamnée, elle devrait quitter ses fonctions dans la foulée.
Politiquement, Rachida Dati est isolée. Les Républicains l’ont suspendue après qu’elle a refusé de quitter le gouvernement Lecornu. En parallèle, la majorité présidentielle a adoubé Pierre-Yves Bournazel, proche d’Horizons. Dati reste ministre, malgré la promesse d’Emmanuel Macron en 2017 de ne pas garder un ministre mis en examen. Le calcul est clair : éviter un remaniement, même si la cohérence politique y perd.

Sophia Chikirou : communication et suspicion

Côté gauche radicale, Sophia Chikirou, députée insoumise et ancienne communicante de Jean-Luc Mélenchon, est mise en examen depuis 2024. Elle est soupçonnée d’escroquerie aggravée, abus de biens sociaux et recel d’abus de confiance. Au cœur de l’affaire : les comptes de la campagne présidentielle de 2017. Sa société Mediascop (devenue L’Internationale) aurait surfacturé des prestations à hauteur de plus d’un million d’euros, soit 11 % du budget.

Chikirou, unique actionnaire de l’entreprise, aurait perçu 135 000 euros sur deux ans, tout en étant présentée comme bénévole dans la campagne. La justice voit un conflit d’intérêts. Elle parle de rémunération légitime. La France insoumise dénonce une chasse aux sorcières contre le camp Mélenchon. En cas de condamnation : jusqu’à sept ans de prison, 750 000 euros d’amende, et l’inéligibilité.

Des lois qui laissent faire, une défiance qui se creuse

Rien dans le droit français n’empêche un candidat mis en examen de se présenter. Le principe de présomption d’innocence l’emporte. Pour être écarté d’une élection, il faut une condamnation définitive assortie d’inéligibilité. Et cette dernière ne peut être prononcée que par un juge, au cas par cas.

Depuis 2017, plusieurs textes ont tenté de combler ce vide. Sans succès. En novembre 2025, Emmanuel Grégoire (PS) a déposé une proposition visant à exiger un casier judiciaire vierge. Le Conseil constitutionnel s’y oppose : il refuse toute inéligibilité automatique.

Le maintien de Dati et Chikirou dans la course électorale alimente une crise de confiance. Le dernier baromètre du Cevipof (juin 2025) montre que 74 % des Français jugent leurs élus corrompus. Les maires gardent un capital de confiance (68 %), mais les élus nationaux sont en chute libre.
Anne Hidalgo, qui ne se représente pas, a dit trouver « choquant » le maintien de Dati. Transparency International dénonce l’écart croissant entre les discours de moralisation et les pratiques politiques.

Des camps divisés, une gauche éparpillée

À droite, Dati a perdu ses soutiens. Francis Szpiner, un temps pressenti, a renoncé. La Macronie a investi Bournazel. Renaissance se déchire : Aurore Bergé soutient encore Dati. À gauche, les lignes ne sont pas plus claires. Emmanuel Grégoire, candidat socialiste, doit composer avec la distance d’Anne Hidalgo. David Belliard (EELV) et Ian Brossat (PCF) plaident pour une union. La France insoumise fait bande à part avec Chikirou, déterminée à franchir les 10 % pour peser.

Le RN, représenté par Thierry Mariani, reste en embuscade. Paris n’est pas une terre d’extrême droite, mais la poussée nationale du parti pourrait faire mentir les habitudes.

Le terrain électoral reste parisien. Sécurité, logement, propreté, transports, environnement : les préoccupations sont concrètes. Le bilan d’Anne Hidalgo — piétonnisation, JO, logement social — sera jugé. Et pour la première fois, les électeurs voteront deux fois : une fois pour leur arrondissement, une autre pour le Conseil de Paris. Une réforme introduite à l’été 2025, qui complexifie encore le paysage.

Un test démocratique majeur

Cette campagne met en lumière une contradiction démocratique : on peut légalement briguer la mairie de Paris tout en étant poursuivi pour corruption. Ni Dati ni Chikirou n’ont été condamnées. Mais leur présence interroge. Jusqu’où peut-on aller au nom de la présomption d’innocence ? Et à partir de quand l’exemplarité devient-elle une exigence, non un vœu pieux ?



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