Camille Étienne, figure montante de l’écologie politique

Sans parti ni mandat, Camille Étienne a contribué à faire interdire certains PFAS en France. Un activisme hybride entre terrain, médias et plaidoyer institutionnel.

Il n’aura fallu que quelques années à Camille Étienne pour s’imposer dans un paysage politique où l’écologie est plus souvent une posture qu’un projet. Sans parti, sans mandat, sans investiture, cette trentenaire à peine esquissée a contribué à faire adopter une loi pionnière sur les PFAS – ces polluants chimiques que l’on surnomme, avec une précision glaçante, « éternels ».
Elle n’a pas pris la voie du pouvoir. Elle l’a contournée. Mieux : elle l’a court-circuitée, à coups de récits bien calibrés, de campagnes à forte intensité médiatique, et d’un activisme tissé entre la terre, l’image et la langue. Camille Étienne ne fait pas que militer ; elle façonne un type inédit de contre-pouvoir – fluide, mobile, et profondément ancré dans les contradictions de notre temps.

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Le froid, la forêt…

Née en 1998 à Grenoble, élevée à 1 600 mètres d’altitude dans le village savoyard de Peisey-Nancroix, elle ne découvre pas l’écologie dans un amphi de Sciences Po mais dans la neige. C’est là, dans un quotidien sobre sans être triste, entre autonomie énergétique, circuits courts et maisons de bois, que se dessine une première forme de cohérence. Le père est charpentier après avoir été secouriste de haute montagne. La mère, ancienne championne de snowboard, est devenue monitrice. Un couple qui ne parle pas de nature, mais qui l’habite.

Le déclic vient tôt. Trop tôt, peut-être. À dix ans, Camille Étienne perçoit déjà que les glaciers qu’elle connaît par cœur ne fondent pas seulement dans les livres du GIEC. Ils s’effondrent devant elle. Et ce sont des mondes – réels, familiaux, sensibles – qui disparaissent. « C’est comme une rupture amoureuse », dira-t-elle plus tard. Traduction : le climat n’est pas un sujet, c’est une histoire intime.

Excellence scolaire et lucidité précoce

Elle poursuit son parcours dans un internat de Bourg-Saint-Maurice, avec la rigueur que le biathlon lui a enseignée – ce sport où l’on apprend à viser juste après avoir couru longtemps. Résultat : un bac à 19,80 de moyenne. Mais là encore, l’excellence ne suffit pas. Très vite, Camille Étienne s’implique. Amnesty International, les camps de migrants à Calais, l’observation directe des injustices.

Puis c’est Sciences Po Paris. L’école de la République pour ceux qui rêvent de la diriger. Elle y découvre un univers déroutant. Un monde où l’on débat de la planète sans savoir comment poussent les noix de cajou. Le réel est loin, mais elle ne s’éloigne pas de lui.

À Helsinki, en 2018, elle affine sa boussole. L’agroécologie, les luttes du peuple Sami, les liens entre justice environnementale et droits culturels. La théorie vient nourrir l’engagement, sans le dessécher. Le terrain reste la matrice.

Le vrai basculement arrive en 2019. L’Affaire du Siècle lui donne une première plateforme. Puis vient « Réveillons-nous », une vidéo tournée pendant le confinement, entre montagne et monologue, qui traverse les écrans avec la densité d’un film et la charge d’un manifeste. Plusieurs millions de vues, des traductions à la chaîne, et une signature médiatique qui se fixe.

Camille Étienne comprend qu’on ne gagne pas la bataille de l’opinion avec des rapports du GIEC en pièce jointe. Elle investit Instagram, mêle savoirs scientifiques et récits accessibles, enfile l’uniforme discret des influenceuses tout en parlant d’effondrement. Elle cofonde Avant l’Orage, collectif hybride où se croisent art, activisme et journalisme. Toxic Bodies, un documentaire coup de poing sur les PFAS, allume une mèche. Quelques mois plus tard, le Parlement français vote une loi. Le lien est clair.

Parler aux puissants sans leur ressembler

Elle ne fuit pas les arènes du pouvoir – elle les infiltre. En août 2020, elle accepte l’invitation du Medef. Face aux dirigeants patronaux, elle défend un autre rapport au travail. Glaciale réception, ricanements à peine voilés. Elle ne plie pas.

Trois ans plus tard, elle bloque l’assemblée générale de TotalEnergies. Le symbole est fort : une jeune femme, sans costume, face à une multinationale fossile aux profits records. Mais Camille Étienne n’est pas dans le spectaculaire gratuit. Derrière les actions visibles, il y a une stratégie plus souterraine : auditions au Sénat, interventions au Parlement européen, plaidoyer documenté, alliances précises.

L’exemple des PFAS en est la preuve. Une campagne coordonnée – documentaire, tests sanguins de personnalités publiques, mobilisation numérique et relais politiques – débouche sur un texte de loi. La France devient le premier pays à interdire certains usages de ces produits omniprésents. L’activisme, ici, fabrique du droit.

Refus des investitures. Refus des partis. Camille Étienne revendique son indépendance comme une condition d’action. Elle agit en dehors des structures classiques, mais jamais loin des leviers. Ni populiste, ni technocrate. Ni totalement dans la rue, ni exclusivement dans les couloirs. Une ligne fragile, mais tenable. Pour l’instant.

Les critiques ne manquent pas. Trop lisse pour certains, trop médiatique pour d’autres. Elle encaisse. « Mon objectif, c’est de faire bouger ceux qui hésitent encore », résume-t-elle. Créer des ponts plutôt que des camps. C’est moins flamboyant que la radicalité, mais peut-être plus fécond.

Le prix de la visibilité

Les projecteurs brûlent. En 2023, la presse people lui prête une liaison avec Benjamin Millepied. Elle garde le silence. Mais l’épisode révèle autre chose : la difficulté d’exister publiquement sans que le corps ne devienne le sujet. Menaces, insultes, harcèlement. Elle déménage, porte plainte, se protège.

Face à cette violence, elle s’abrite. Dans l’eau froide. Dans les bivouacs. Dans l’art, encore et toujours. Elle relativise, sans minimiser. Ailleurs, des militantes risquent la prison, parfois la mort. « On se bat contre un monde qui se défend », dit-elle. Avec lucidité.

En 2024, retour à l’université. Oxford cette fois. Pas pour ajouter une ligne au CV, mais pour affûter les outils. Les critiques sur son âge, son statut, sa légitimité ? Elle y répond par le savoir. Elle publie aussi un essai, Pour un soulèvement écologique, devenu un succès d’édition. Elle y démonte les illusions : l’attente du « déclic », la culpabilité individuelle, les caricatures générationnelles. Elle y défend une écologie politique, collective, et résolument accusatrice. Pas contre les gens, mais contre les structures.

Une nouvelle figure de pouvoir

Aujourd’hui, Camille Étienne avance sur plusieurs fronts. Elle dirige une ONG, développe des projets documentaires sur les luttes écologiques internationales, tisse des alliances improbables : hackers, parlementaires, artistes, scientifiques. Elle ne cherche pas à entrer dans le pouvoir. Elle veut l’amener à dialoguer avec ses marges.



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